Irlande : la ministre de la Santé refuse tout contact avec l’industrie du tabac
22 juin 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 17 juin 2025
Temps de lecture : 6 minutes
En pleine réflexion sur l’encadrement des sachets de nicotine, la ministre irlandaise de la Santé, Jennifer Carroll MacNeill, a rejeté les sollicitations de British American Tobacco et Japan Tobacco International qui demandaient à être reçus pour évoquer ces produits. Une décision ferme qui marque le respect de la Convention-cadre de l’OMS et souligne la volonté du gouvernement irlandais de protéger ses politiques de santé publique de toute influence de l’industrie du tabac.
Un refus ministériel clair envers l’industrie du tabac
La ministre irlandaise de la Santé, Jennifer Carroll MacNeill, a récemment réaffirmé sa volonté de maintenir une stricte indépendance vis-à-vis de l’industrie du tabac[1]. Selon des informations révélées par The Irish Times, la ministre a choisi de ne pas répondre favorablement aux demandes de réunion formulées par plusieurs multinationales du secteur, notamment British American Tobacco (BAT) et Japan Tobacco International (JTI). Ces entreprises avaient sollicité des échanges directs pour discuter de la réglementation des sachets de nicotine actuellement en vente en Irlande.
Cette décision s’inscrit pleinement dans le respect de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la Santé pour la lutte antitabac (CCLAT), qui engage les États parties à protéger leurs politiques de santé publique des intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. En refusant toute interaction formelle, la ministre envoie un signal fort quant à la nécessité de préserver l’élaboration des politiques publiques de toute influence sectorielle.
Ce positionnement tranche avec les pratiques de lobbying intensif de l’industrie du tabac, y compris sur des produits dits « à moindre risque » comme les sachets de nicotine. Il s’inscrit également dans une dynamique européenne plus large de renforcement des barrières entre pouvoirs publics et industrie, en particulier dans un contexte où de nouveaux produits nicotinés cherchent à pénétrer les marchés avec des stratégies marketing ciblant les jeunes.
Par cette posture, le gouvernement irlandais affirme son attachement à une gouvernance sanitaire indépendante, alignée sur les principes de transparence, d’intérêt général et de prévention des conflits d’intérêts.
Un lobbying stratégique visant à régulariser et permettre la promotion des sachets de nicotine
Les documents de lobbying obtenus via une demande d’accès à l’information révèlent que Japan Tobacco et British American Tobacco ont activement sollicité les autorités irlandaises pour encadrer la vente des sachets de nicotine — tout en promouvant ces produits comme des alternatives légitimes aux cigarettes classiques.
En mai 2024, JTI a adressé un courrier à l’ancien ministre de la Santé, Stephen Donnelly, dans lequel l’entreprise appelait à interdire la vente de ses sachets de nicotine Nordic Spirit aux moins de 18 ans[2]. Elle recommandait également l’introduction d’avertissements sanitaires clairs sur la teneur en nicotine, l’ajout d’indicateurs de puissance de la nicotine facilement identifiables et l’interdiction de tout packaging susceptible d’attirer les jeunes. L’entreprise mettait en garde contre une dérive comparable à celle observée avec les e-cigarettes jetables, dont la popularité chez les adolescents a explosé.
En août 2024, BAT, fabricant des sachets Velo, alertait le ministère sur la prolifération de produits à très forte concentration, certains atteignant jusqu’à 150 mg de nicotine, un niveau jugé toxique. La multinationale proposait ainsi d’introduire un seuil maximal de 20 mg de nicotine et de renforcer les règles encadrant le conditionnement de ces produits.
Ce travail d’influence s’est poursuivi début 2025, avec l’envoi d’un nouveau courrier adressé à la ministre actuelle de la Santé, Jennifer Carroll MacNeill. En plaidant pour une réglementation proactive, les industriels cherchent à influencer la teneur de cette réglementation et en sécurisant ainsi l’accès au marché de leurs nouveaux produits. Cette stratégie, déjà observée dans d’autres pays, s’inscrit dans une logique de co-construction réglementaire leur permettant de limiter la concurrence, d’anticiper les interdictions potentielles et de renforcer la légitimité institutionnelle de leurs gammes nicotinées.
Une stratégie d’influence bien rodée pour asseoir la légitimité des nouveaux produits
La posture des industriels du tabac en faveur d’une réglementation des sachets de nicotine s’inscrit dans une stratégie plus large visant à se repositionner comme des acteurs responsables et « partenaires » des politiques de santé publique. En appelant les pouvoirs publics à encadrer l’usage de ces produits, les multinationales cherchent avant tout à gagner en légitimité, à obtenir un siège à la table des discussions, et à influencer les futures décisions réglementaires sur les nouveaux produits nicotinés.
Cette démarche n’est pas neutre. L’instauration d’un cadre juridique pour les sachets de nicotine, aujourd’hui non réglementés en Irlande, reviendrait de fait à légaliser leur commercialisation. Une fois cette étape franchie, il deviendrait beaucoup plus difficile, tant juridiquement que politiquement, d’interdire ultérieurement ces produits, même en cas de risques avérés pour la santé publique. En ce sens, la demande de réglementation anticipée pourrait servir de levier pour stabiliser et sécuriser leur place sur le marché, à l’image de ce qui s’est produit pour les cigarettes électroniques dans plusieurs pays.
Le choix du gouvernement irlandais de ne pas engager de dialogue avec l’industrie du tabac s’inscrit dans une tradition de leadership fort en matière de lutte antitabac. L’Irlande fut en 2004 le premier pays au monde à interdire de fumer dans les lieux publics fermés, et elle applique aujourd’hui l’une des fiscalités les plus élevées sur les produits du tabac. Ce positionnement cohérent vise à prévenir l’émergence d’une nouvelle épidémie concernant la consommation de produits nicotinés en protégeant la santé publique des stratégies d’influence bien documentées de l’industrie.
AE
[1] Up in smoke: Minister for Health snubs tobacco industry, The Irish Times, publié le 17 juin 2025, consulté le jour-même
[2] Hugh Dooley, Tobacco companies want tighter age rules on sale of nicotine pouches, The Irish Times, publié le 16 juin 2025, consulté le 17 juin 2025
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