France : la dénormalisation du tabac progresse dans l’opinion publique

27 juillet 2025

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 22 juillet 2025

Temps de lecture : 7 minutes

France : la dénormalisation du tabac progresse dans l’opinion publique

Les résultats de l’enquête EROPP 2023 menée par l’OFDT[1] révèlent des évolutions dans la manière dont les Français perçoivent la dangerosité des substances psychoactives. Alors que le tabac et l’alcool sont de plus en plus souvent jugés dangereux, y compris à faible dose, les drogues comme le cannabis et la cocaïne suscitent une perception de moindre risque. Cette redéfinition des représentations ne repose plus uniquement sur le statut légal des produits mais sur leur usage réel, dans un contexte marqué par un renforcement des politiques de santé publique et de dénormalisation, particulièrement pour le tabac et l’alcool[2].

Une perception du danger redéfinie : le cas du tabac et de l’alcool

L’un des enseignements de l’enquête EROPP 2023 est l’évolution progressive de la perception de la dangerosité du tabac et de l’alcool au sein de la population française. Concernant le tabac, la proportion de Français estimant qu’il est dangereux dès l’expérimentation est passée de 22 % en 1999 à 27 % en 2023, soit une progression modeste sur plus de deux décennies. De même, la part des personnes jugeant le tabac dangereux dès une consommation occasionnelle est passée de 1 % à 17 %, ce qui marque une amélioration, mais laisse encore une large majorité de la population sous-estimer les risques associés à une consommation non régulière. Ces chiffres suggèrent que, malgré les efforts importants menés en matière de prévention et de dénormalisation du tabac depuis plus de vingt ans, une partie importante des représentations sociales sur le tabac reste encore à transformer.

Si la France disposait déjà, dès la loi Veil (1976) puis la loi Évin (1991), d’un cadre législatif relativement solide en matière de lutte contre le tabac, la ratification en 2004 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) a marqué un tournant en matière de structuration et de pilotage des politiques publiques. Ce traité international n’a pas seulement renforcé les obligations juridiques des États parties ; il a surtout permis d’inscrire l’action publique dans une stratégie cohérente, fondée sur des objectifs clairs, une coordination intersectorielle, un suivi régulier et une articulation étroite avec la société civile. C’est également dans ce cadre que s’est développé le fonds de lutte contre les addictions, qui permet aujourd’hui de financer des actions pérennes de prévention.

Depuis cette ratification, la France a intensifié ses efforts à travers des mesures emblématiques : interdiction de fumer dans les lieux publics, hausse répétée des prix, mise en œuvre du paquet neutre en 2017, campagnes nationales de sensibilisation ou encore élargissement progressif des espaces sans tabac. Si ces politiques ont contribué à faire évoluer la perception des risques liés au tabac dans la population, les données récentes montrent que cette évolution reste encore partielle, notamment en ce qui concerne la dangerosité perçue d’une consommation occasionnelle.

Quant à l’alcool, l’autre drogue légale avec le tabac à l’origine de l’essentiel des décès prématurés évitables dans le pays, sa perception a également évolué dans le temps. En 1999, 84 % des Français considéraient qu’il n’était dangereux qu’à partir d’une consommation quotidienne. En 2023, cette part a reculé à 71 %, tandis que la proportion de ceux qui jugent l’alcool dangereux dès une consommation occasionnelle a plus que doublé (passant de 10 % à 24 %). Ces chiffres traduisent une prise de conscience croissante du lien entre consommation d’alcool, risques sanitaires (notamment cancer et maladies cardiovasculaires), accidents et violences.

Cette évolution encore partielle de la perception du danger au sein de la population résulte d’une approche plus scientifique et sanitaire des substances psychoactives, à la base des politiques publiques. Le discours de santé tenu est cohérent, porté à la fois par l’État, les agences de santé, les associations et les professionnels du soin. L’effet cumulatif des dispositifs législatifs et des actions de prévention contribue ainsi à remettre en question les représentations sociales longtemps permissives de ces produits, très éloignées de la réalité de leur toxicité. Si les messages de santé sont clairs, la permanence du poids du lobby alcoolier continue de peser fortement sur l’action publique, freinant l’adoption de nombreuses mesures efficaces, notamment les hausses de fiscalité, pourtant identifiées comme un levier majeur pour réduire l’initiation et la consommation des jeunes. Cette asymétrie dans la mise en œuvre des politiques de régulation fragilise la cohérence de l’ensemble du dispositif de lutte contre les conduites addictives.

Cannabis et cocaïne : une perception du danger en baisse

À rebours de l’évolution observée pour le tabac et l’alcool, la dangerosité perçue du cannabis et de la cocaïne connaît une tendance à la baisse depuis vingt-cinq ans. Cette inflexion, bien documentée par l’enquête EROPP 2023, illustre le déplacement progressif des représentations sociales sur certaines substances illicites, souvent influencées par l’exposition médiatique, l’expérience personnelle, ou encore les débats publics sur la législation.

Concernant le cannabis, la baisse de la perception du risque est particulièrement marquée sur les deux dernières décennies. En 1999, 54 % des Français estimaient que cette substance était dangereuse dès la première expérimentation ; ils ne sont plus que 38 % à partager cette opinion en 2023. À l’inverse, la part des personnes considérant que le cannabis n’est dangereux qu’à partir d’une consommation quotidienne a significativement augmenté, passant de 28 % à 44 %. Par ailleurs, la part des répondants estimant que sa consommation n’est jamais dangereuse reste marginale mais relativement stable : 1 % en 2023 contre 5 % en 1999. Ces évolutions traduisent un glissement notable des perceptions vers une banalisation relative du cannabis, en particulier dans ses usages occasionnels, malgré les connaissances disponibles sur ses effets à court et long terme, notamment chez les jeunes. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette évolution. D’une part, la banalisation de l’usage du cannabis dans l’ensemble des catégories sociales et chez les jeunes adultes alimente une perception moins alarmiste. D’autre part, le débat récurrent autour de sa dépénalisation, voire de sa légalisation, y compris à des fins médicales, contribue à reconfigurer l’image du produit auprès du grand public. À cela s’ajoute la remise en cause progressive, dans le discours scientifique comme dans l’opinion publique, de la théorie dite « de l’escalade », selon laquelle l’usage de cannabis mènerait inévitablement à la consommation de drogues plus dures. En 2023, seuls 36 % des Français se disent « tout à fait d’accord » avec cette théorie, contre 40 % en 1999, et la proportion de ceux qui n’y adhèrent pas du tout est en augmentation.

La perception de la cocaïne suit une trajectoire plus ambivalente. Si elle demeure majoritairement perçue comme une drogue « très dangereuse » (88 % des Français), son image semble évoluer dans certaines franges de la population. En particulier, les Français ayant déjà consommé de la cocaïne ont des représentations sensiblement différentes de celles des non-consommateurs. Parmi les expérimentateurs, 74 % considèrent qu’elle « aide à s’amuser et à faire la fête », 44 % (contre 14% des non-expérimentateurs) qu’elle permet « d’améliorer ses performances », et 24 % (contre 6% des non-expérimentateurs) estiment qu’il est « possible de vivre normalement » en en consommant.

En parallèle, la notoriété de la cocaïne s’est fortement accrue : en 2023, 74 % des Français la citent spontanément parmi les drogues qu’ils connaissent, contre 53 % en 1999. Cette progression de la visibilité sociale de la cocaïne reflète une diffusion plus large, notamment dans certains milieux festifs et professionnels, et traduit également une hausse de sa consommation en population générale.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Dalong Li, Antoine Philippon, Olivier Le Nézet, Vincent Eroukmanoff, Eric Janssen et Stanislas Spilka, OPINIONS ET REPRÉSENTATIONS DES FRANÇAIS SUR LES DROGUES EN 2023, Rapport, OFDT, juillet 2025

[2] Communiqué, VINGT ANS D’EVOLUTION DES REPRESENTATIONS ET DES OPINIONS DES FRANÇAIS SUR LES DROGUES, OFDT, 17 juillet 2025, consulté le 18 juillet 2025

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