Un accès très inégal au sevrage tabagique dans le monde
26 août 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 19 août 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Une synthèse publiée le 13 août 2026 dans le New England Journal of Medicine[1] dresse un état des lieux des stratégies de sevrage tabagique dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, où résident plus de 80 % des 1,3 milliard de consommateurs de tabac recensés dans le monde. Les auteurs, coordonnés par Donna Shelley (New York University) que le tabac demeure la première cause de décès évitable, à l'origine de plus de 7 millions de morts chaque année. Ils constatent qu'en 2024, seuls 31 pays sur 195 mettaient en œuvre les bonnes pratiques définies par l'Organisation mondiale de la santé, à savoir l’accessibilité aux traitements médicamenteux validés et leur prise en charge financière pouvant être couplés à un accompagnement comportemental. L'article détaille les interventions dont l'efficacité est établie, puis illustre, à travers deux exemples nationaux (le Vietnam et l'Inde), comment le contexte social, économique et sanitaire conditionne l'accès réel aux soins.
Cette publication relève du format de l'article de synthèse (review article), qui consiste à rassembler et à mettre en perspective des travaux scientifiques antérieurement publiés, et non à présenter les résultats d'une nouvelle étude clinique. L'analyse s'appuie sur les recommandations et les données de surveillance de l'Organisation mondiale de la santé, ainsi que sur la littérature scientifique relative à l'efficacité des traitements d’arrêt du tabac. Elle est complétée par deux vignettes cliniques, l'une relative à un homme résidant au Vietnam, l'autre à une femme résidant en Inde. Ces situations constituent des compositions élaborées à partir de plusieurs travaux de recherche et de l'expérience clinique des auteurs, et ne correspondent pas à des cas individuels documentés. Elles ont pour objet d'illustrer l'incidence des politiques publiques et de l'organisation des systèmes de santé sur l'accès effectif aux dispositifs de sevrage tabagique.
Une charge sanitaire concentrée dans les pays les plus vulnérables
Depuis 2008, l'Organisation mondiale de la santé recommande six mesures regroupées sous l'acronyme MPOWER, qui reprend certaines des dispositions majeures de la Convention cadre pour la lutte antitabac, CCLAT. Parmi ces mesures figure l'offre de sevrage tabagique. En 2024, 28 % des pays à revenu élevé, 11 % des pays à revenu intermédiaire et seulement 4 % des pays à revenu faible atteignaient le niveau de bonne pratique défini par l’OMS.
Des solutions efficaces, encore trop peu déployées
Les auteurs rappellent que les traitements validés couplés à un soutien comportemental sont efficaces séparément, mais bien davantage encore lorsqu'ils sont combinés. Le soutien comportemental renvoie au conseil bref donné en consultation, lignes téléphoniques d'aide à l'arrêt, programmes par messages texte ou application mobile, ainsi que les consultations spécialisées. Les traitements sont les substituts nicotiniques, la varénicline, le bupropion et la cytisine, ce dernier médicament ayant rejoint la liste des médicaments essentiels de l'Organisation mondiale de la santé en 2025. Un modèle organisationnel simple, appelé Ask Advise Connect (interroger, conseiller, orienter), est présenté comme un moyen peu coûteux d'intégrer ce repérage systématique dans la pratique courante des professionnels de santé.
Pour illustrer la manière dont ces principes se traduisent, ou non, dans la réalité des systèmes de santé nationaux, les auteurs consacrent la seconde partie de l'article à deux pays à forte prévalence tabagique, le Vietnam et l'Inde, dont les politiques publiques, les habitudes de consommation et les modes de financement des soins diffèrent sensiblement.
Vietnam, quand le coût du traitement freine l'arrêt
Le Vietnam a ratifié le traité de la CCLAT en 2004 et a déployé plusieurs mesures MPOWER, parmi lesquelles des politiques de lieux sans tabac, des avertissements sanitaires sur les paquets de cigarettes, des campagnes médiatiques et une taxation du tabac. Le pays compte environ 16 millions de consommateurs de tabac, dont 41 % des hommes et 1 % des femmes. La majorité fume des cigarettes ; 13 % des hommes et moins de 1 % des femmes utilisent la pipe à eau traditionnelle en bambou (thuốc lào). Plus de 93 % des adultes vietnamiens considèrent que le tabac est à l'origine de maladies graves, ce qui traduit un niveau élevé de sensibilisation sans qu'il se traduise pour autant par une baisse équivalente de la consommation : entre 2010 et 2020, la prévalence masculine n'a reculé que de six points, passant de 47 % à 41 %, la baisse profitant surtout aux populations urbaines et aisées.
Le pays a mis en place une ligne téléphonique gratuite d'aide à l'arrêt en 2015, relayée par des campagnes médiatiques nationales et par l'orientation des patients par les cliniciens. Un programme de formation de formateurs a par ailleurs été développé à destination des responsables sanitaires provinciaux, mais la formation des professionnels exerçant dans les centres de santé communaux, qui constituent le principal point d'accès aux soins primaires en zone rurale, demeure limitée. Une enquête provinciale menée en 2020 montre que le niveau d'éducation, la connaissance des risques sanitaires et le fait d'avoir reçu un conseil médical d'arrêt lors d'une consultation dans les douze mois précédant l’enquête sont fortement corrélés aux tentatives de sevrage.
Sur le plan financier, les traitements du sevrage ne sont pas pris en charge par l'assurance maladie nationale ; seuls les patchs/timbres, gommes et pastilles de substitution nicotinique sont disponibles à l'achat en pharmacie. Une boîte de gommes coûte environ 50 dollars par mois, soit 20 % du revenu mensuel moyen estimé à 247 dollars, tandis qu'un paquet de cigarettes reste accessible pour environ 0,40 dollar. Le niveau de taxation est sensiblement inférieur aux recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, dans un pays où la politique fiscale du tabac est influencée par l'entreprise publique Vietnam National Tobacco Corporation. Ce déséquilibre entre le coût du tabac et celui du traitement constitue, selon les auteurs, un frein structurel au sevrage.
Inde, une offre existante mais encore peu mobilisée
L'Inde est également devenue partie au traité de la CCLAT au début de l’année 2004 et le pays a mis en œuvre l'ensemble des mesures MPOWER : campagnes médiatiques, encadrement de la publicité et de la promotion du tabac, lieux sans tabac, avertissements sanitaires présents sur plus de 85 % de la surface principale des emballages, y compris pour le tabac sans fumée, une ligne téléphonique nationale et un programme de SMS, ainsi qu'un accès gratuit aux substituts nicotiniques. Le pays compte 251 millions d'adultes consommateurs de tabac, dont 53 millions de femmes.
Le tabac sans fumée constitue la forme traditionnelle de consommation prédominante en Inde, consommé quotidiennement par 21 % des adultes, soit 30 % des hommes et 13 % des femmes. Les formes de tabac sont variées telles la chique de bétel additionnée de tabac, le khaini, le gutka, le mawa, le mishri, le pan masala ou le zarda. Ces produits sont fortement addictifs et associés à un risque avéré de cancer de la cavité buccale. Leur usage est le plus souvent initié à l'adolescence chez les femmes et se poursuit à l'âge adulte. Il bénéficie d'une perception sociale plus favorable que le tabac fumé et d'une fiscalité nettement plus faible, ce qui réduit l'effet dissuasif du prix.
Le pays dispose de 500 centres nationaux de sevrage tabagique, confrontés à des moyens humains insuffisants, à des financements limités. Le pays est par ailleurs confronté à une application inégale des interdictions de fumer. La ligne téléphonique nationale, mise en place en mai 2016 et avec quatre centres nationaux, reste peu mobilisée par les femmes consommatrices de tabac, moins de 2 % d'entre elles y ayant recours. Les résultats du programme national de sevrage par SMS font état d’un taux d'arrêt auto déclaré à quatre semaines chez une personne sur cinq parmi ses utilisateurs, malgré une notoriété encore limitée auprès du public. Les agentes de santé communautaires (Accredited Social Health Activists), notamment mobilisées pour le suivi des femmes enceintes, jouent un rôle documenté dans le déclenchement de tentatives d'arrêt : selon une analyse croisant deux enquêtes nationales, le conseil délivré par un professionnel de santé constitue un facteur prédictif robuste de la démarche de sevrage chez les consommatrices de tabac sans fumée.
Vers un accès universel au sevrage tabagique
Les auteurs concluent que la réduction de la charge mondiale de maladies liées au tabac suppose d'ériger le sevrage tabagique en standard de soins universel. Cela implique un repérage systématique des consommateurs de tabac lors des consultations, un conseil médical systématique, une orientation facilitée vers un accompagnement adapté, et un accès financier aux traitements reconnus comme essentiels. Les exemples vietnamien et indien montrent que la disponibilité d'un dispositif ne suffit pas à en garantir l'usage, et que les politiques de prise en charge financière jouent un rôle déterminant dans le passage de l'intention d'arrêter à l'arrêt effectif.
AE
[1] Shelley D, Rigotti NA, Murthy P, Van Minh H, Siddiqi K. Evidence Based Tobacco Cessation Strategies for Low and Middle Income Countries. New England Journal of Medicine, 2026;395:684 à 693. DOI : 10.1056/NEJMra2507061.