Philip Morris fait pression sur von der Leyen pour s’inviter dans le débat européen sur la compétitivité

27 juin 2026

Par: Comité national contre le tabagisme

Dernière mise à jour : 24 juin 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Philip Morris fait pression sur von der Leyen pour s’inviter dans le débat européen sur la compétitivité

Philip Morris International (PMI) a adressé en mars 2026[1] une lettre à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour réclamer une place dans les débats sur la révision de la législation tabac au nom de la compétitivité industrielle. Le géant du tabac y déploie un arsenal d'arguments, emplois menacés, commerce illicite en expansion, transition vers un monde sans cigarettes, que les organisations de santé publique et les données indépendantes disponibles contestent point par point. Cet épisode illustre une fois de plus la pression lobbyiste que les cigarettiers exercent sur les institutions européennes au moment même où Bruxelles s'apprête à réviser deux directives majeures encadrant les produits du tabac et de la nicotine.

Un courrier adressé aux plus hautes instances européennes

La lettre, envoyée le 12 mars par PMI à Ursula von der Leyen, a également été adressée à la présidente du Parlement européen Roberta Metsola, au président du Conseil António Costa et au président chypriote Nikos Christodoulides, qui assure la présidence tournante du Conseil au premier semestre 2026. Elle a été rendue publique cette semaine par Massimo Andolina, président de PMI pour l'Europe, accompagnée d'une déclaration affirmant que le secteur du tabac est « profondément ancré en Europe, une industrie légale et en profonde transformation ».

PMI y demande à la Commission d'engager un dialogue qu'il qualifie de « juste, transparent et fondé sur la science » dans le cadre des révisions en cours de la directive sur la fiscalité du tabac (TTD) et de la directive sur les produits du tabac (TPD). Le cigarettier avance que son secteur soutient plus de 2,1 millions d'emplois dans l'UE, implique plus de 45 000 PME, des centaines de milliers de travailleurs agricoles et de détaillants, et dispose d'unités de production réparties dans plusieurs États membres. Il demande également que la future législation distingue clairement les cigarettes traditionnelles des produits dits « sans fumée » (tabac chauffé, cigarettes électroniques et sachets de nicotine), en s'appuyant notamment sur le rapport BECA du Parlement européen de 2021, qui appelait à une évaluation scientifique continue des risques associés aux nouveaux produits nicotinés.

Cette démarche s'inscrit dans une stratégie d'influence documentée de longue date. L'article 5.3 de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac, ratifiée par l'ensemble des États membres de l'UE, reconnaît explicitement un conflit fondamental entre les intérêts commerciaux de l'industrie du tabac et la politique de santé publique, et recommande que les interactions entre décideurs et cigarettiers soient strictement encadrées et pleinement transparentes. La Commission européenne n'a pour l'heure pas répondu publiquement à la demande de réunion formulée par PMI.

L'argument du commerce illicite adossé à un rapport contesté

PMI affirme dans sa lettre que plus de 52 milliards de cigarettes illicites ont été consommées en Europe en 2024, entraînant quelque 19,4 milliards d'euros de pertes fiscales pour les gouvernements. Le cigarettier en déduit qu'une fiscalité ou une réglementation trop contraignante risque de pousser les consommateurs vers les marchés illégaux, au bénéfice des organisations criminelles et au détriment des recettes publiques.

Ces chiffres sont tirés du rapport annuel que PMI commande depuis près de vingt ans au cabinet KPMG. Or cette étude, financée et construite avec le principal cigarettier mondial, repose sur une méthodologie régulièrement contestée dans la littérature scientifique et par plusieurs institutions publiques. Elle amalgame sous l'étiquette de « marché parallèle » des catégories de nature très différente (achats transfrontaliers légaux, duty free, contrebande et contrefaçon), produisant des chiffres spectaculaires qui ne reflètent pas la réalité du commerce illicite au sens strict. Les autorités françaises estiment pour leur part la part du marché parallèle entre 11 % et 20 % de la consommation nationale, un écart considérable avec les projections de l'étude commanditée par PMI.

Un secteur qui se dit en transformation, mais continue de produire des cigarettes

PMI place au cœur de sa lettre l'affirmation selon laquelle l'entreprise « mène la transformation du secteur vers le remplacement des cigarettes par des produits sans fumée », en soulignant que ces derniers sont « addictifs et non sans risques, mais constituent une meilleure alternative au tabagisme ». L'entreprise demande à ce titre que la réglementation européenne ne « discrimine, ne réduise au silence ou ne marginalise pas » une industrie légale et ses salariés.

Les organisations de santé publique contestent ce narratif de rupture. Selon une analyse récente d'OxySuisse[2], PMI a lancé plus de 450 nouveaux types de cigarettes entre 2016 et 2020, et ses communications financières continuent de présenter le marché de la cigarette combustible comme un facteur de croissance économique, mettant même en garde contre le risque de « cannibalisation » de ce marché par les produits sans fumée. JTI, autre géant du secteur, a par ailleurs annoncé en mars 2026 la construction d'une nouvelle usine de production de cigarettes de 300 millions d'euros en Roumanie.

Face à ces arguments, Smokefree Partnership (SFP), coalition d'organisations de santé publique, appelle à une directive sur les produits du tabac renforcée, alignée sur la Convention-cadre de l'OMS et sur l'objectif européen d'une génération sans tabac d'ici 2040. L’organisme qualifie la révision en cours d'« opportunité unique pour les gouvernements européens de faire passer la santé des citoyens avant les profits de l'industrie du tabac », rappelant que les maladies liées au tabac causent plus de 700 000 décès par an en Europe. L'Organisation européenne du cancer souligne de son côté que le tabac demeure la première cause évitable de cancer dans l'UE, représentant environ 27 % de l'ensemble des cas, et met en garde contre l'usage croissant des nouveaux produits nicotinés chez les jeunes.

Les révisions de la TTD et de la TPD s'annoncent comme l'un des débats de politique publique les plus suivis à Bruxelles dans les prochains mois, avec des enjeux majeurs en matière de fiscalité, d'innovation, d'investissements industriels et de réglementation à l'échelle de l'Union européenne.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Colin Stevens, Philip Morris urges von der Leyen to include tobacco sector in EU competitiveness debate, Euroreporter, publié le 24 juin 2026, consulté le jour-même

[2] Molineaux H, Canevascini M, Diethelm P, Lonchampt S, Solleder M, La réduction des risques au service de la hausse des profits. Analyse du récit trompeur de l’industrie du tabac. OxySuisse; 2026, Disponible sur: transparencyandtruth.ch/ressource/reduction-des-risqueset-nouveaux-produits-du-tabac-le-double-jeu-de-lindustrie/.

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