En Irlande, un lobbying intense des industriels freine la lutte antitabac
19 mars 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 16 mars 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Une analyse de 511 déclarations de lobbying enregistrées entre 2016 et 2024 montre que l’industrie du tabac et du vapotage reste très présente auprès des décideurs irlandais, malgré un cadre de transparence avancé. Les auteurs estiment que cette influence contribue à freiner les ambitions de “génération sans tabac” du pays et appellent à renforcer l’application des dispositions de l’article 5.3 de la Convention‑cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) de l’OMS[1].
Un contexte de stagnation des percées irlandaises contre le tabagisme
L’Irlande s’est longtemps distinguée par des politiques antitabac ambitieuses, ayant dès 2004 porté l’interdiction totale de fumer dans l’ensemble des lieux d’accueil du public et qui constituent des lieux de travail. En 2013, le pays a adopté la stratégie “Tobacco Free Ireland”. Par la suite, les stratégies fiscales fortes ont été poursuivies, associées à l’introduction du paquet neutre, et du relèvement de l'âge minimum pour la vente de produits du tabac de 18 à 21 ans en 2024.
Le pays s’est par ailleurs doté en 2015 d’un registre public du lobbying, jugé robuste et relativement complet.
Pourtant, après des années de baisse, la prévalence du tabagisme des adultes de 15 ans et plus stagne autour de 17-18 % depuis 2019, tandis que l’usage quotidien ou occasionnel de la cigarette électronique est à 8 %, avec un pic à 17 % chez les 15-24 ans.
Hormis les obligations de transparence qui se rattachent aux dispositions de l’article 5.3 de la CCLAT de l’OMS, aucune autre disposition concernant cette obligation générale n’a été transposée en droit interne.
Neuf années de lobbying décortiquées : l’industrie en première ligne
Une étude a été réalisée et porte sur l’exploitation systématique des déclarations du registre du lobbying entre janvier 2016 et décembre 2024 concernant le tabac, le vapotage ou des produits nicotiniques. Après exclusion des déclarations vides et d’une entrée non pertinente, 511 enregistrements, émis par 39 entités différentes, ont été analysés.
Les auteurs ont classé chaque déclaration selon le profil de l’acteur (industrie du tabac, industrie du vapotage, détaillants, cabinets de conseil, organisations de santé, autres), selon les thèmes abordés (santé, commerce, fiscalité, etc.), les moyens de communication (emails, lettres, réunions) et enfin les responsables publics visés.
Les canaux utilisés sont dominés par l’écrit : 89 % des déclarations mentionnent des emails ou lettres, mais 24 % font référence à au moins une réunion, un mode d’action particulièrement prisé des cabinets de conseil.
Les résultats révèlent un net déséquilibre entre intérêts commerciaux et acteurs de santé. Vape Business Ireland, Japan Tobacco International (JTI) Ireland et l’Irish Heart Foundation figurent parmi les principaux utilisateurs du registre, JTI devenant l’acteur le plus actif si l’on inclut les déclarations déposées par son cabinet de conseil FTI Consulting.
Dans l’ensemble, l’industrie du tabac et du vapotage, les détaillants et les consultants cumulent 365 déclarations, contre seulement 125 pour les organisations de santé, soit près de trois fois moins.
L’activité de lobbying reste soutenue sur toute la période, avec un creux en 2020 lié à la pandémie de Covid-19.
On observe toutefois un glissement des profils : la part des déclarations directement attribuées à l’industrie du tabac baisse de 58 % en 2018 à 29 % en 2024, tandis que celle des détaillants augmente de 2 % à 21 %, ce qui suggère un recours accru à des intermédiaires et “groupes de façade”.
Taxes, marché noir et vapotage : les thématiques récurrentes
Parmi les thèmes récurrents figurent la fiscalité. L’industrie s’oppose aux hausses de taxes sur les produits du tabac et du vapotage tandis que les organisations de santé plaident pour des augmentations et des prélèvements spécifiques destinés notamment à financer le sevrage.
Les fabricants lient la thématique de la fiscalité au risque de commerce illicite et cette thématique revient dans des proportions similaires à celle des taxes, environ 14 % des déclarations. Les industriels mettent en avant les pertes fiscales et les enjeux sécuritaires, alors que les acteurs de santé renvoient au Protocole international de lutte contre le commerce illicite des produits du tabac de l’OMS.
La réglementation du vapotage est également une thématique majeure avec des demandes opposées, les acteurs de santé réclamant des dispositions protectrices d’encadrement (interdiction des arômes et de la vente aux mineurs, taxation, conditionnements non attractifs, interdiction des cigarettes électroniques jetables, etc.) tandis que les fabricants s’opposent aux restrictions.
D’autres thèmes sont plus ponctuellement évoqués, en particulier dans les domaines du sevrage et de l’extension des lieux sans tabac.
Des décideurs très ciblés et un appel des ONG à renforcer les garde‑fous contre le lobbyisme
Au total, 481 responsables publics différents sont cités dans les déclarations, pour 2 932 mentions.
Les députés du Dáil Éireann (chambre basse du Parlement irlandais) et les sénateurs au Seanad (chambre haute du Parlement irlandais) sont les cibles principales, mais les hauts responsables des ministères de la Santé et des Finances sont également fortement sollicités : le ministre de la Santé apparaît dans 20 % des déclarations, dont environ la moitié émanent d’acteurs commerciaux, et le ministre des Finances dans 11 %, dont près de 70 % viennent de l’industrie ou de détaillants.
Pour les auteurs, ces résultats montrent que l’influence de l’industrie reste structurée, persistante et plus massive, notamment en raison de moyens importants dont ne disposent pas les acteurs de santé. La transparence est certes jugée nécessaire mais les auteurs soulignent que les déclarations mériteraient d’être plus précises et complétées d’autres dispositions.
Ils appellent donc à la transposition des directives d’application de l’article 5.3 prévoyant la définition de lignes directrices nationales claires sur les contacts avec l’industrie, une formation des responsables publics, des règles plus strictes sur les “portes tournantes”, un enrichissement du registre incluant des informations plus détaillées sur les réunions, une meilleure standardisation, une validation périodique et un usage renforcé du droit à l’information.
Selon eux, seule une combinaison de transparence renforcée et de garde‑fous explicites permettra à l’Irlande de reprendre la main sur ses politiques de lutte contre le tabac et de se rapprocher à nouveau d’un véritable objectif de sortie du tabac. Cette étude intervient alors que le pays a récemment réaffirmé sa volonté de lutter contre les nouveaux produits de nicotine aux échelles nationale et européenne et devrait prochainement prendre la présidence de l’Union européenne.
AD
[1]Hanrahan M , Kavanagh P, Registered tobacco and vaping lobbying activity in Ireland, 2016–2024: the case for strengthening implementation of the Framework Convention of Tobacco Control Article 5.3 to clear the path for tobacco endgame, Tobacco Control, publié le 11 mars 2026, consulté le 13 mars 2026