Quand l’industrie du tabac a les mains libre : le cas indonésien

L’Indonésie est l’un des rares pays à ne pas avoir ratifié la Convention-Cadre de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la lutte antitabac (CCLAT), qui compte désormais 181 Parties. Aujourd’hui, par l’ampleur des dégâts humains, sanitaires, économique et écologiques provoqués par l’industrie du tabac dans ce pays, par l’importance de l’influence de cette industrie dans le paysage politique et culturel, et par l’absence de politiques publiques efficaces contre l’épidémie tabagique[1], l’Indonésie est considérée comme un terrain de jeu des cigarettiers[2]. L’étude de ce pays offre un exemple édifiant des pratiques opérées par l’industrie du tabac, lorsque celle-ci, grâce à une législation souple et permissive, se retrouve les mains libres.

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L’Indonésie,  un terrain de jeu pour les cigarettiers

L’industrie du tabac occupe une place particulière au sein de l’économie indonésienne. Avec 342 milliards de cigarettes produites chaque année dans le pays, l’Indonésie se hisse à la deuxième place mondiale des producteurs de tabac derrière la Chine, et concentre à elle seule 58,3% de la production totale des dix pays membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) [3]. Une grande majorité de la production nationale est  destinée à la consommation locale. Et pour cause : avec ses 65 millions de fumeurs réguliers, ses 684 millions de cigarettes consommées chaque jour par les seuls adultes, l’Indonésie se révèle être un marché extrêmement juteux pour l’industrie du tabac. C’est notamment ce qui explique le dynamisme des chiffres de ce secteur. En 2010, l’Indonésie produisait 135 millions de tonnes de feuilles de tabac en 2016, soit une hausse de plus de 45% en six ans[4].

Alors que les politiques publiques des différents pays dans le monde montrent une tendance à la lutte contre le tabagisme grâce au traité de l’OMS, l’Indonésie va à contre-courant sur cette question : le pays compte le taux de fumeurs  le plus élevé du globe. ? L’industrie profite de la banalisation et de la normalisation du tabac : 67% des hommes indonésiens âgés de 25 à 64 ans fument[5]. Ainsi, l’Indonésie est le dixième pays du monde le plus profitable pour l’industrie du tabac, expliquant en partie pourquoi plus de mille sites de fabrications de cigarettes y sont implantés[6]. Toutefois, le marché du tabac en Indonésie est largement dominé par trois acteurs principaux : Philip Morris International (PMI), propriétaire depuis 2005 de la marque indonésienne Sampoerna, ainsi que Gudang Garam et Djarum, fabricants historiques des cigarettes à clou de girofle, les kretek. A eux seuls, ces trois acteurs concentrent plus de 50% de la production nationale de cigarettes et de produits du tabac[7].

Les taxes sur la vente de tabac, bien que particulièrement faibles, ont apporté 10,7 milliards de dollars à l’Etat en 2018[8], représentant l’une de ses principales sources de revenus, au même titre que le gaz ou le pétrole[9]. La culture du tabac est également vue d’un bon œil par les pouvoirs publics indonésiens : elle rapporte davantage de devises étrangères et de revenus fiscaux que n’importe quelle autre culture.

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Une législation permissive

En corollaire de cette absence de ratification du traité de l’OMS qui structure les politiques publiques de lutte contre le tabagisme dans tous les pays du monde, l’Indonésie se distingue par une réglementation particulièrement insuffisante à l’égard du tabac[10]. Ainsi, sur la question de la publicité par exemple, l’Indonésie accuse un retard considérable. Certaines avancées ont pu avoir lieu (interdiction d’opérations de distributions gratuites, restriction des publicités à la télévision et à la radio entre 21h30 et cinq heures du matin, interdiction de montrer la cigarette, sa forme, sa marque, et l’action de fumer). Cependant, la loi autorise l’industrie du tabac à faire de la publicité dans la presse, dans la rue (sauf dans les routes principales, les zones désignées comme non fumeur, et à condition que l’affichage ne dépasse pas les 72 m² de surface[11]), dans les points de vente, sur internet, ainsi qu’à sponsoriser certains événements sportifs ou culturels. Or, il est démontré depuis les années soixante dix que les interdictions partielles de publicité pour le tabac ne sont suivies que de trop peu d’effets, car on observe des transferts d’insertions publicitaires vers d’autres médias moins réglementés.

La stratégie des cigarettiers : les femmes et les enfants d’abord

Si l’industrie du tabac prétend que ses publicités sont destinées à un public d’adulte, il n’en demeure pas moins qu’elles ne sont pas sans effets sur la consommation des plus jeunes. C’est précisément ce que l’US Surgeon General Review pointait du doigt dans son étude parue en 2012, accusant les annonceurs du risque d’augmentation du tabagisme juvénile[12]. Une autre étude sur un panel d’adolescents montrait en 2007 que, dans le mois précédent l’enquête, 99,7% d’entre eux avaient vu une publicité pour le tabac à la télévision, 87% sur un panneau d’affichage dans la rue, 76% dans la presse écrite, et 81% avaient assisté au moins une fois dans leur vie à un événement sponsorisé par une marque de tabac[13].

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En Indonésie, les jeunes sont les premières victimes de l’industrie du tabac.

S’il existe théoriquement une interdiction de vente de tabac aux mineurs, celle-ci n’est cependant pas du tout respectée, et il est extrêmement facile pour un adolescent de se procurer des cigarettes, qui peuvent d’ailleurs être achetées à l’unité. Le prix du tabac est particulièrement bas, y compris pour les mineurs, et cette tendance s’est même accentuée ces deux dernières décennies. En 2000, le prix de cent paquets de cigarettes équivalait à 8,6% du PIB annuel par habitant, contre seulement 3,7% en 2017[14]. Le maillage extrêmement resserré des points de vente permet également d’accéder n’importe où aux produits du tabac[15]. En 2018, la US National Library of Medicine a publié une enquête de terrain à Bali sur le tabagisme des mineurs[16] : sur 379 écoles, 367 comptaient au moins un débit de tabac à moins de 250 mètres ; sur 11 000 points de vente étudiés, seuls onze ne diffusaient pas de publicité sur la cigarette, enfin, plus d’un vendeur sur deux admettait vendre aux mineurs.

Au-delà de ce constat, c’est l’industrie du tabac elle-même qui est en cause. Pour cibler la jeunesse, cette dernière n’hésite pas à parrainer des événements culturels ou à mener des campagnes de publicité sur les réseaux sociaux. Ainsi, depuis 2002, Philip Morris International (Sampoerna) sponsorisent le festival de musique SoudAdrenaline[17]. Ce faisant, le cigarettier s’associe à un univers festif de créativité, de découverte de soi, laissant entendre que le tabagisme est une expérience comme une autre liée à la jeunesse et à la liberté.

Si 67% des hommes de plus de 15 ans fument, 4,5% des femmes de cette même tranche d’âge sont fumeuses[18]. Cette prévalence auprès des hommes s’explique en partie par le fait que l’industrie du tabac a participé à élaborer un mythe associant virilité et tabac. Fumer est un acte faisant partie intégrante de la construction de leur masculinité. Le tabagisme peut même apparaître comme un rite initiatique de la sortie de l’enfance, où la première cigarette va être fumée lors de la circoncision, intervenant entre onze et douze ans[19].

En parallèle, les normes sociales maintiennent le taux de tabagisme comparativement bas chez les femmes[20]. Cependant, l’industrie du tabac s’évertue à renverser cet état de fait afin de rendre la consommation de tabac acceptable et valorisée auprès de celles-ci[21]. Cette stratégie va par exemple passer par la production de paquets dont la forme évoque le rouge à lèvre, des cigarettes plus fines, laissant croire à l’influence positive de la cigarette sur le poids ou à sa moindre dangerosité pour la santé[22]. Des cigarettes aromatisées (notamment mentholées), pourtant plus nocives et plus addictives sont mises en vente pour faciliter l’initiation au tabagisme. En fait, en reprenant les poncifs de la féminité et du féminisme (émancipation, minceur, glamour), l’industrie du tabac recycle des recettes marketing mises au point par Edouard Barnays cent ans auparavant aux États-Unis.

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Un investissement publicitaire colossal

Cette stratégie marketing agressive est démontrée par l’intensification de l’effort publicitaire entrepris par l’industrie du tabac : en 2000, celle-ci consacrait en Indonésie 202 millions d’euros à la publicité (affichage, télévision, presse écrite et points de ventes), contre 474 en 2016[23]. Les conséquences sur la consommation sont directes. L’industrie du tabac recrute 16,4 millions de nouveaux consommateurs chaque année, âgés entre 10 et 19 ans. Au total, 20% des indonésiens âgés de 13 à 15 ans sont fumeurs, et ce taux atteint 41% chez les garçons. Chez les femmes, entre 2012 et 2017, le nombre de fumeuses régulières a été multiplié par cinq. De la même manière, le nombre de fumeurs âgés de 10 à 14 ans a doublé ces vingt dernières années, tandis qu’il a triplé  auprès de 5-9 ans.

La prévalence du tabagisme auprès des jeunes est telle qu’elle représente une menace pour la productivité de l’Indonésie, et expose le pays à un risque sanitaire sans précédent. L’épidémie tabagique n’est pas seulement un problème pour les fumeurs, puisque 97% des mineurs Indonésiens sont exposés au tabagisme passif[24].

L’ingérence des cigarettiers dans la vie publique indonésienne

L’Alliance pour le Contrôle du Tabac en Asie du Sud-Est (SEATCA) a établi un indicateur pour mesurer et objectiver le degré d’interférence de l’industrie du tabac dans la vie publique des pays. Le système prend en compte vingt critères différents, tous notés de 1 à 5, donnant un score sur 100, où plus la note est élevée, plus le pays souffre de l’interférence de l’industrie du tabac. Cet indice d’interférence a été repris dans le cadre de la CCLAT pour l’année 2019. Avec 75 points, l’Indonésie le cinquième indice le plus élevé du monde, derrière le Japon, la Jordanie, le Bengladesh et le Liban[25].

En effet, si l’Indonésie n’a pas ratifié la CCLAT, et si le pays accuse un si fort retard dans la lutte contre le tabac, c’est en grande partie lié au fait que les cigarettiers entreprennent un effort constant d’interférence dans la politique indonésienne. Il s’agit alors d’un cercle vicieux car le fait même de ne pas avoir ratifié le traité accentue la difficulté pour les responsables publics de protéger les politiques publiques de cette interférence[26].  Ainsi, depuis treize ans, l’industrie du tabac, en Indonésie,  a été à l’initiative de treize procédures judiciaires[27] dans le pays contre les mesures de contrôle du tabac, proposées par la loi sur la santé en octobre 2006[28]. Les tentatives de blocage ont concerné l’article 113, affirmant la nature addictive du tabac, l’article 114, rendant obligatoire l’affichage de messages sanitaires sur les paquets, et l’article 115, instaurant des interdictions de fumer dans certains lieux (aires de jeux, transports en commun, établissements de santé et scolaires).

Pour interférer dans les cercles législatifs et freiner les politiques anti-tabac, les cigarettiers financent des lobbys au niveau mondial et national. C’est notamment le cas de l’Association Internationale des Cultivateurs de Tabac, dont l’un des objectifs revient à lutter contre les progrès de la CCLAT, en particulier les articles 9, 10, 17 et 18 de sa Convention[29]. Concrètement, l’industrie du tabac, à travers cette tierce partie instrumentalisée par les fabricants, s’oppose notamment à la réglementation de la composition des produits du tabac, à la réglementation des informations sur les produits du tabac à communiquer, à l’appui à la reconversion des terres en une culture économiquement viable, ainsi qu’à la protection de l’environnement et de la santé des personnes.

C’est toute une organisation de structures affiliées directement ou indirectement aux fabricants de tabac, recouvrant toutes les activités liées au tabagisme qui œuvre pour bloquer les mesures de santé protectrices. Ainsi, en Indonésie, les cigarettiers soutiennent trois lobbys de fermiers, 4 lobbys de manufacturiers, 3 lobbys de détaillants, 6 lobbys de groupes commerciaux et un lobby de consommateurs[30].

Une industrie en quête de respectabilité

En Indonésie comme dans encore beaucoup d’autres pays, l’industrie du tabac est perçue par les pouvoirs publics comme un interlocuteur comme un autre, légitime pour prendre la parole et participer au développement du pays[31].

Pour développer une respectabilité publique, l’industrie du tabac va même jusqu’à participer et financer des activités de responsabilité sociale des entreprises. En se faisant ainsi passer pour des acteurs responsables et engagés auprès de nobles causes, les cigarettiers s’attirent la bienveillance des plus hauts niveaux de pouvoir. En 2015[32], le ministre indonésien de la Jeunesse et des Sports a participé à l’ouverture d’une compétition nationale de badminton, organisée par un des principaux fabricants de cigarettes, le National Djarum Circuit. A cette occasion, le ministre a félicité la marque pour son implication dans la « restauration de la gloire du badminton indonésien ». De la même manière, le ministre de l’Environnement a, la même année, participé et pris la parole lors du projet « des arbres pour la vie[33] » de Djarum, alors que l’industrie du tabac est responsable de 5% de la déforestation mondiale. De son côté, Philip Morris International avait dépensé six millions d’euros en activité RSE[34].

Ces relations d’interférence entre l’industrie du tabac et des pouvoirs publics peuvent prendre des airs de collusion, quand en 2015, l’ancien ministre des finances et de la coopération économique internationale a été nommé en tant que commissaire indépendant pour British American Tobacco (BAT), un mastodonte mondial de l’industrie du tabac.

©Génération Sans Tabac


Sources images :

https://seatca.org/nearly-a-year-after-outdoor-tobacco-ad-ban-went-into-effect-cigarette-billboards-go-down-in-mampang/

https://www.theguardian.com/business/2017/jan/10/poorer-countries-fail-smoking-big-tobacco-threats-says-who#img-1

https://twitter.com/davidlipson/status/1032162992102694912?lang=da

https://tobaccocontrol.bmj.com/content/8/1/85

[1] Rapport SEATCA, « The Tobacco Control Atlas. Asean Region. Fourth Edition ». Tan Yen Lian et Ulyssses Dorotheo. 04/02/2019. https://seatca.org/dmdocuments/Tobacco%20Control%20Atlas%20ASEAN%20Region%204th%20Ed%20Feb%202019.pdf

[2] The Conversation. « Disneyland for Big Tobacco’: how Indonesia’s lax smoking laws are helping next generation to get hooked », 01/06/2018.

[3] Ibid

[4] Tobacco Free Center. Indonesia overview.  https://web.archive.org/web/20100611004049/http://tobaccofreecenter.org/resources_country/indonesia

[5] Ibid

[6] Indonesia Investments. Tobacco & Cigarette Industry Indonesia. 31/05/2016

https://www.indonesia-investments.com/business/industries-sectors/tobacco/item6873

[7] Tobacco Free Kids. « Tobacco Economics in Indonesia ». Juin 2008.   https://www.tobaccofreekids.org/assets/global/pdfs/en/Indonesia_tobacco_taxes_report_en.pdf

[8] Ibid

[9] Tobacco Control. « Tobacco advertising in Indonesia: the defining characteristics for success ». 1999. https://tobaccocontrol.bmj.com/content/tobaccocontrol/8/1/85.full.pdf

[10] Tobacco Control Laws : Indonesia.

https://www.tobaccocontrollaws.org/legislation/country/indonesia/summary

[11] Global Legal Monitor. « Indonesia: New Tobacco Control Law ». 16/01/2013

http://www.loc.gov/law/foreign-news/article/indonesia-new-tobacco-control-law/

[12] Prabandar Yayi Suryo, Dewi Arika, Global Health Action, « How do Indonesian youth perceive cigarette advertising? A cross-sectional study among Indonesian high school students ». 26/08/2016.

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5005365/#CIT0011

[13] Ibid

[14] WHO report on the global tobacco epidemic, 2019. Indonesia.

 https://www.who.int/tobacco/surveillance/policy/country_profile/idn.pdf

[15] World Bank Group. « The economics of tobacco farming in Indonesia. Health, population, and nutritional global practices ». 2017.  http://documents.worldbank.org/curated/en/161981507529328872/pdf/120307-REVISED-PUBLICWBGIndoEconomicsTobaccoFarming.pdf

[16] Tobacco Induced Diseases. « Cigarette retailer density around schools and neighbourhoods in Bali, Indonesia: A GIS mapping ». 07/2019.

http://www.tobaccoinduceddiseases.org/pdf-110004-40846?filename=Cigarette%20retailer.pdf

[17] The Conversation, « Tobacco company in Indonesia skirts regulation, uses music concerts and social media for marketing ». 31/07/2018. https://theconversation.com/tobacco-company-in-indonesia-skirts-regulation-uses-music-concerts-and-social-media-for-marketing-93206

[18] Ibid

[19] Nawi, Weinehall, Öhman, Health Education Research,  « If I don’t smoke, I’m not a real man’—Indonesian teenage boys’ views about smoking ». 20/09/2006. https://academic.oup.com/her/article/22/6/794/640787

[20] Ibid

[21] SEATCA, « Indonesia: Big tobacco seeks to entice women: Report ». 11/03/2019. https://seatca.org/?p=13660

[22] SEATCA, « Tobacco Industry targets women ». 14/03/2019. https://seatca.org/?p=13684

[23] Ibid

[24] Ibid

[25] https://cnct.fr/actualites/indice-de-interference-de-lindustrie-du-tabac-2019/

[26] Ansyori, Thabrany, Yuliyanti, PMAC, « The Political Battles of Tobacco Control and NCDs in Indonesia », 2019.

https://pmac2019.com/uploads/poster/A204-AHMADANSYORI-2e0a.pdf

[27] Ibid

[28] Texte de loi de la république indonésienne relative à la santé. 2009. Document complet.  http://extwprlegs1.fao.org/docs/pdf/ins160173.pdf

[29] Ibid

[30] Ibid

[31] Ibid

[32] http://www.ijph.in/article.asp?issn=0019-557X;year=2017;volume=61;issue=5;spage=35;epage=39;aulast=Assunta#ref1

[33] « Des arbres pour la vie ». Pour consulter le site, cliquer sur le lien.

[34] Ibid

 

| ©Comité National Contre le Tabagisme |

Publié le 11 mars 2020