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Financement masqué de recherches suisses par Philip Morris International

Une enquête de l’Association suisse pour la prévention du tabagisme montre que l’implication de Philip Morris International dans la publication d’une étude sur le benzopyrène de l’Ecole polytechnique de Zurich a été dissimulée au Fonds suisse de la recherche scientifique. L’enquête se penche sur les liens d’intérêt entre une professeure de toxicologie et Philip Morris, et analyse comment ce cigarettier cherche à peser sur la recherche pour promouvoir ses nouveaux produits.

Le financement des recherches scientifiques est une pratique ancienne de l’industrie du tabac. Il remonte aux années 1950, lorsque le lien entre tabagisme et cancer a été démontré[1]. Ces financements par l’industrie du tabac placent les chercheurs en situation de conflit d’intérêts, en particulier lorsque ceux-ci n’en dévoilent pas l’origine.

Une situation de ce type a de nouveau été mise en évidence dans une enquête publiée par l’Association suisse pour la prévention du tabagisme (AT Suisse)[2]. AT Suisse est non seulement une organisation spécialisée dans la prévention du tabagisme, mais aussi un centre de compétences qui rassemble 50 organisations de santé.

Un financement et une collaboration avec PMI ignorés par l’autre financeur

Les travaux d’AT Suisse visent une étude sur l’influence du benzopyrène – un élément cancérigène contenu dans les fumées, dont celle du tabac – sur les modifications du génome humain[3]. Publiée par l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ ou ETH Zurich), cette étude a reçu un soutien financier du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), mais aussi du cigarettier Philip Morris International (PMI). Plusieurs salariés de PMI ont également participé à la conception et à la réalisation de cette étude, comme l’indique la page « News & Events » du site de l’EPFZ, qui mentionne ce financement et cette collaboration[4].

L’enquête menée par Luciano Ruggia, directeur d’AT Suisse, a mis en évidence que le FNS n’avait pas été informé de la participation, tant financière que technique, de PMI à cette étude qu’il finançait. Les règles d’indépendance de la recherche du FNS étant très strictes, une investigation a été conduite en interne. Le FNS rappellera à l’avenir chaque année aux chercheurs qu’ils doivent déclarer « toute collaboration avec un partenaire externe »[5].

Luciano Ruggia suppose que l’objectif de cette étude aurait été de produire des données montrant indirectement l’innocuité des produits de tabac chauffé. Il a par la suite écrit à l’EPFZ pour vérifier si celle-ci avait connaissance du partenariat avec PMI, mais il est en attente d’une réponse et une rencontre avec la direction de l’EPFZ est fixée pour fin février 2024.

Il n’a ainsi pas encore été possible de déterminer si la collaboration et le financement ont été initiés par PMI ou par les chercheurs concernés, ni d’établir si le FNS avait été sollicité avant ou après l’accord de collaboration et de financement entre le cigarettier et l’université. Les conditions d’octroi du financement de PMI restent occultes, mais à la suite de questions de la télévision suisse romande, il a été possible de révéler que PMI a versé pour l’enquête en question un million de francs suisses (soit 1 million d’euros)[6]. Il n’est pas non plus connu si le code de conduite éthique de l’EPFZ comporte une référence à l’industrie du tabac, ni si l’EPFZ tolère que des recherches de Shana J. Sturla, la professeure de toxicologie en charge de l’étude, soient présentées sur le site de PMI comme étant produites par le cigarettier.

Une relation financière au long cours entre l’auteure principale et PMI

Selon l’enquête d’AT Suisse, les relations, notamment financières, entre Shana Sturla et PMI paraissent anciennes et remonteraient au moins à 2014. Déjà, à cette époque, Shana Sturla avait co-publié un article avec Manuel Peitsch, responsable scientifique de PMI de 2008 à 2023. Shana Sturla a aussi collaboré à plusieurs autres études financées par PMI.

Cette relation au long cours entre une chercheuse d’université financée secrètement et le cigarettier Philip Morris rappelle celle d’un autre universitaire ayant exercé à l’Université de Genève, le Pr Ragnar Rylander. Longtemps restés secrets, ses liens avec PMI avaient été révélés par le lanceur d’alerte Pascal Diethelm, à la suite de la publication de documents internes du cigarettier. La collaboration de Ragnar Rylander avec PMI avait commencé dès 1971 et avait duré trente ans, retardant nettement la décision politique d’interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif destinée à protéger des risques de l’exposition à la fumée de tabac[7].

Les tentatives d’influence des cigarettiers sur la recherche ne se limitent pas à financer plus ou moins secrètement et à mettre en valeur des recherches qui valident leur discours. Elles peuvent aussi chercher à occulter des études dont les résultats sont défavorables à ses produits et aux conséquences qui peuvent en découler. AT Suisse évoque ainsi le cas d’une étude publié en 2017 par le Journal of the American Medical Association (JAMA), qui pointait que l’aérosol produit par le dispositif de tabac chauffé IQOS était aussi toxique que celui de la fumée de cigarette[8]. PMI avait alors – sans succès – fait pression sur l’Université de Lausanne pour que l’article soit dépublié.

AT Suisse indique vouloir poursuivre les investigations au sujet de cette affaire et en rendre compte afin de pointer l’influence de PMI au sein des universités suisses.

Mots-clés : AT Suisse, Fonds national suisse de la recherche scientifique, Ecole polytechnique fédérale de Zurich, Shana J. Sturla, Philip Morris International

©Génération Sans Tabac

MF


[1] Proctor R, Golden Holocaust, La conspiration des industriels du tabac, Paris, Ed. Equateurs, 2014.

[2] Ruggia L, Benzopyrene, smoke and money. The perfect Philip Morris International recipe for toxic scientific research. AT Suisse, AT Research series, février 2024, 28 p.

[3] Jiang Y, Mingard C, Huber SM, Takhaveev V, McKeague M, Kizaki S, Schneider M, Ziegler N, Hürlimann V, Hoeng J, Sierro N, Ivanov NV, Sturla SJ. Quantification and Mapping of Alkylation in the Human Genome Reveal Single Nucleotide Resolution Precursors of Mutational Signatures. ACS Cent Sci. 2023 Feb 22;9(3):362-372.

[4] Bergamin F, Where do toxins from tobacco attack DNA?, ETH Zürich, publié le 23 février 2023, consulté le 15 février 2024.

[5] Gremaud S, Une collaboration qui enfume l’EPFZ, Le Quotidien Jurassien, publié le 9 février 2024, consulté le 15 février 2024.

[6] Menichini M, Deux études de l’EPFZ financées et réalisées avec Philip Morris, RTS, mis à jour le 8 février 2024, consulté le 15 février 2024.

[7] Tabac et cigarette électronique – Un exemple de fraude scientifique mise en œuvre par l’industrie du tabac, AFIS Science, publié le 2 juin 2015, consulté le 15 février 2024.

[8] Auer R, Concha-Lozano N, Jacot-Sadowski I, Cornuz J, Berthet A. Heat-Not-Burn Tobacco Cigarettes: Smoke by Any Other Name. JAMA Intern Med. 2017;177(7):1050–1052.

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 22 février 2024