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En Indonésie, la série « Cigarette Girl » glamourise l’industrie du tabac

Programmée sur la plateforme Netflix, la série « Cigarette Girl » dépeint une version idyllique de l’industrie des cigarettes aux clous de girofle (kreteks) et de son influence sur la société indonésienne. Elle contribue en fait à normaliser l’usage du tabac dans un pays déjà extrêmement fumeur.

Inspirée du roman Gadis Kretek, de Ratih Kumala, la série « Cigarette Girl » est présentée sur la plateforme de streaming Netflix depuis le 2 novembre 2023. Première série indonésienne produite par Netflix, ses cinq épisodes retracent l’histoire d’une femme inventant de nouvelles saveurs pour les kreteks, ces cigarettes aux clous de girofle qui constituent une particularité indonésienne. Sévèrement critiquée par les acteurs de santé publique, cette série déroule une vision glamour de l’industrie du tabac locale dans les années 1960.

Embellissement de l’industrie du tabac

La série, qui rencontre un certain succès, joue sur de nombreux ressorts. Elle combine une intrigue sentimentale et la « success story » d’une jeune entrepreneuse, en mettant en avant l’autonomie des femmes. Ce faisant, elle perpétue l’amalgame entre le tabagisme et l’émancipation féministe, qui fut alimenté dès la fin des années 1920 par l’industrie du tabac pour développer le tabagisme féminin[1]. La série entretient par ailleurs l’illusion de kreteks roulées à la main et faisant intervenir une multitude d’acteurs locaux, qu’ils soient paysans, ouvriers ou revendeurs des rues. Ces cigarettes sont pourtant depuis longtemps produites de manière industrielle, et seules 20 % d’entre elles sont encore fabriquées manuellement aujourd’hui.

Cette série mise également sur la fibre nationale en vantant l’héritage culturel censé être associé aux kreteks. Pour les organisations nationalistes indonésiennes, les kreteks sont en effet considérées comme une forme de résistance culturelle aux cigarettes occidentales, et la lutte contre le tabagisme est assimilée à une forme de propagande coloniale[2].

Les kreteks, des cigarettes particulièrement nocives

Le marché des kreteks a suivi de peu celui des autres cigarettes, ces produits ayant été conçus vers 1880 et commercialisés à partir de 1906[3]. Ces cigarettes sont composées de tabac, d’un mélange de clous de girofle et d’une « sauce » aromatique comprenant, entre autres, des épices. La concentration en nicotine est généralement plus importante que dans d’autres cigarettes et cette nicotine se diffuse plus rapidement dans le sang.

La croyance selon laquelle les kreteks seraient moins nocives que les cigarettes conventionnelles se révèle fausse ; la présence d’eugénol dans les clous de girofle exerce en effet un léger effet anesthésique et analgésique. Ceci facilite les inhalations profondes et prolongées et occasionne des troubles aussi sévères qu’avec les cigarettes conventionnelles (cancers, atteintes cardiovasculaires, maladies respiratoires…)[4]. Le rôle d’initiation des jeunes au tabagisme et celui de passerelle vers le tabagisme sont deux des effets identifiés des kreteks.

Les multinationales du tabac dominent le marché des kreteks

Le marché des cigarettes conventionnelles, encore dominant voici quelques décennies, s’est aujourd’hui rétréci en Indonésie, où 90 % des cigarettes fumées sont maintenant des kreteks. Les multinationales du tabac (Philip Morris International, British American Tobacco et Japan Tobacco International) ont suivi cette tendance, en rachetant de nombreux petits producteurs de kreteks et en devenant les principaux acteurs de ce marché.

L’Indonésie ; un des rares pays au monde à ne pas avoir ratifié le traité de l’OMS, la Convention-cadre pour la lutte antitabac, est considérée comme un paradis par l’industrie du tabac. Le marché est attractif : deuxième marché du tabac au monde, la prévalence tabagique y est très élevée (33,8 % en moyenne, dont près de 63 % chez les hommes) et elle continue d’augmenter. La législation est peu contraignante et mal appliquée, et les autorités sont divisées sur l’attitude à adopter vis-à-vis de cette industrie. Avec 290 000 décès annuels dus au tabac, l’Indonésie paye cependant un lourd tribut au tabac.

Dans cette perspective, les acteurs de santé ont vivement critiqué la série « Cigarette Girl », qui entérine l’idée d’une société acquise au tabac et semblerait heureuse de l’être. La série pointe tout de même les conséquences médicales dramatiques du tabagisme, mais les relègue aux seules personnes âgées et ne souligne que le côté glamour pour les plus jeunes. Elle agit donc bien dans le sens de la normalisation du tabac, ce qui incite certains acteurs de santé à réclamer son interdiction au public mineur, et non seulement aux moins de 13 ans[5]. A l’instar des placements de produits au cinéma, cette série semble contribuer au développement de l’épidémie tabagique. Les commentaires relevés sur les réseaux sociaux indiquent que la série inciterait les jeunes à s’initier au tabagisme.

Mots-clés : Indonésie, Cigarette Girl, Netflix, kretek, clous de girofle, normalisation

©Génération Sans Tabac

MF


[1] Torches of Freedom Campaign, University of Ottawa, digital History, consulté le 29 novembre 2023.

[2] Welker M, Netflix’s ‘Cigarette Girl’ Promotes Big Tobacco Interests in Indonesia, The Messenger, publié le 25 novembre 2023, consulté le 29 novembre 2023.

[3] Kretek, Wikipédia, mis à jour le 10 mai 2022, consulté le 29 novembre 2023.

[4] Martin T, What Are Clove Cigarettes?, VerywellMind, publié le 9 février 2023, consulté le 29 novembre 2023.

[5] Indra R, Netflix’s ‘Cigarette Girl’ lights up debate about cigarette depiction in media, Asia News Network, publié le 22 novembre 2023, consulté le 29 novembre 2023.

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 2 décembre 2023