Mégots : 12 % des déchets retrouvés dans les milieux aquatiques étudiés
17 octobre 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 9 octobre 2026
Temps de lecture : 10 minutes
Une revue de la littérature publiée le 14 mars 2026 dans Environmental Chemistry Letters[1] dresse un état des lieux de la pollution par les mégots de cigarettes. Elle porte sur 55 pays et couvre la période 2013 à 2024. En moyenne, les chercheurs relèvent un mégot tous les quatre mètres carrés environ, et les mégots représentent 12 % des déchets retrouvés dans les milieux aquatiques. Cette part dépasse 50 % sur certains sites côtiers d’Iran, du Chili, du Brésil et du Pérou. Les auteurs ont identifié des zones de forte pollution dans 17 pays, le plus souvent sur des plages. Les aires naturelles protégées sont près de cinq fois moins touchées que les zones sans protection, mais elles ne sont pas épargnées. Les auteurs recommandent notamment de reconnaître les mégots comme des déchets dangereux, d’interdire les filtres de cigarettes et de renforcer la responsabilité de l’industrie du tabac.
Cette revue a été menée par des chercheurs de l’Université fédérale de São Paulo, de l’Institute for Global Tobacco Control de l’Université Johns Hopkins et de l’Institut national du cancer brésilien (INCA), entre autres. Ils ont rassemblé 130 études scientifiques qui rapportaient des relevés de terrain effectués entre 2013 et 2024 en milieu urbain ou aquatique, soit 2 723 mesures du nombre de mégots par mètre carré. Lorsqu’une étude ne donnait pas directement cette mesure, les chercheurs l’ont calculée à partir de la quantité totale de déchets relevés. Ils ont ensuite comparé les sites situés dans des aires protégées aux autres, et classé la pollution en sept niveaux. Le niveau le plus élevé correspond aux « points noirs », c’est-à-dire les sites où les concentrations de mégots sont les plus fortes. Les données sont inégalement réparties : 40 % des relevés proviennent d’Amérique latine et des Caraïbes, et 77 % ont été effectués sur des plages. L’Afrique, l’Océanie et l’Asie centrale sont très peu couvertes, et seuls six pays ont fait l’objet de relevés en milieu urbain. Les auteurs appellent donc à mettre en place un suivi harmonisé et de long terme.
Une pollution très inégale selon les territoires
Sur l’ensemble des sites étudiés, la densité moyenne est de 0,24 mégot par mètre carré, soit environ un mégot tous les quatre mètres carrés. Les écarts entre sites sont toutefois très importants. Aucun mégot n’a été trouvé dans près de 30 % des relevés, alors que d’autres sites présentent des concentrations très fortes. Les points noirs ont été identifiés dans 17 pays entre 2015 et 2023, en grande majorité en milieu aquatique. L’Asie en concentre le plus grand nombre, alors qu’elle compte moins de relevés que l’Amérique latine. L’Iran totalise à lui seul 26 relevés classés comme points noirs. La valeur la plus élevée y a été mesurée en 2015, sur le littoral du golfe Persique : 38,32 mégots par mètre carré. Viennent ensuite la plage de Playa Blanca au Chili (24,11 en 2020), des plages de Thaïlande (13,30 en 2017), la plage de Boa Viagem au Brésil (8,85 en 2022) et celle de Punta del Diablo en Uruguay (8,80 en 2019). En Europe, des points noirs ont été relevés en Allemagne (jusqu’à 5,10 mégots par mètre carré), en Lituanie, en Pologne, en Lettonie et en Finlande.
Les plages sont les milieux aquatiques les plus pollués, avec 0,26 mégot par mètre carré en moyenne, devant les lagunes (0,12) et les rivières (0,02). Selon les auteurs, cela s’explique par leur fréquentation et leur urbanisation. Les rivières transportent plutôt les mégots qu’elles ne les accumulent. En ville, les zones commerciales sont les plus touchées (0,33 mégot par mètre carré), devant les zones résidentielles (0,18), probablement en raison d’une forte circulation piétonne et d’une consommation de tabac plus importante.
Les mégots, 12 % des déchets aquatiques
À partir de 91 études menées dans 50 pays, les chercheurs ont pu calculer la part des mégots dans l’ensemble des déchets relevés. En milieu aquatique, ils en représentent en moyenne 12 %, soit environ un déchet sur huit, et un peu plus sur les plages (12,8 %). Sur certains sites, ils constituent même plus de la moitié des déchets : c’est le cas dans 29 relevés, avec un record de 85,7 % au Pérou, devant le Brésil (66,7 %), le Chili et Israël (56 %). Pour les auteurs, ces résultats confirment que le mégot est le déchet le plus abandonné au monde.
Les chercheurs notent toutefois que ce poids est souvent sous-estimé. Dans les méthodes de classement des Nations unies, les mégots sont regroupés dans la catégorie générale des plastiques, qui compte 24 sous-catégories. Or ils ne sont pas uniquement composés de plastique : le plastique des filtres via l’acétate de cellulose est associé à du papier, à des résidus de tabac, à des cendres et à des substances toxiques qui se diffusent dans l’environnement. Les auteurs demandent donc que les mégots soient comptés à part dans les suivis de pollution.
La protection des espaces et les interdictions de fumer réduisent fortement la pollution
Les chercheurs ont analysé 613 relevés effectués dans 165 aires protégées de 37 pays. On y compte en moyenne 0,06 mégot par mètre carré, contre 0,29 dans les zones non protégées, soit près de cinq fois moins. La pollution diminue à mesure que la protection devient plus stricte. Dans les zones à protection intégrale, où l’accès et les activités humaines sont fortement limités, elle tombe à 0,03 mégot par mètre carré, environ dix fois moins qu’en zone non protégée. Dans les aires protégées, la pollution tend aussi à baisser légèrement au fil des années, alors qu’elle reste stable dans les zones non protégées. Pour les auteurs, ces résultats montrent que l’encadrement des activités humaines limite efficacement l’accumulation de mégots.
Ces espaces ne sont toutefois pas entièrement épargnés. Les chercheurs y ont relevé 13 points noirs, au Bangladesh, en Allemagne, en Indonésie, en Thaïlande et en Lituanie, y compris dans un parc national classé en protection intégrale. Les mégots sont durables et peuvent être transportés sur de longues distances : ils peuvent donc atteindre une aire protégée même lorsqu’ils ont été jetés ailleurs. Les auteurs recommandent d’interdire de fumer dans ces espaces et d’y intégrer le suivi des mégots dans les indicateurs de gestion. Ils rappellent que plusieurs pays ont instauré des plages sans tabac, notamment l’Espagne, l’Italie, le Mexique, la Malaisie et le Canada et que ces interdictions se sont révélées efficaces pour réduire la présence de mégots, en particulier lorsqu’elles sont assorties de sanctions.
Plus largement, les auteurs appellent à mieux coordonner la lutte antitabac et la protection de l’environnement. Ils recommandent de classer les mégots parmi les déchets dangereux, d’interdire les filtres de cigarettes et de rendre l’industrie du tabac responsable des déchets qu’elle produit. Ils s’appuient sur l’article 18 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), consacré à la protection de l’environnement, et sur les négociations du traité mondial sur la pollution plastique.
Filtres de cigarettes : des appels croissants à l’interdiction
Cette revue vient s’ajouter aux nombreux travaux qui montrent l’impact environnemental délétère du tabac. Selon les auteurs, environ 4 500 milliards de mégots sont jetés chaque année dans le monde. Le filtre, présent sur plus de 98 % des cigarettes, est un composant plastique sans utilité réelle. Une fois jeté, il se fragmente en microplastiques et libère dans l’eau et dans les sols les substances toxiques qu’il a retenues. Victor Vasques Ribeiro, auteur principal de l’étude, le décrit comme une véritable « bombe chimique »[2] au contact de l’eau. Le recyclage des mégots se heurte à des obstacles importants et ne s’attaque pas à la source du problème, comme le souligne le CNCT. Les filtres dits « biodégradables » ne sont pas une solution non plus : ils se dégradent peu dans la réalité et libèrent eux aussi des substances nocives.
Aujourd’hui, le filtre n’a pas non plus d’intérêt pour la santé. Introduit essentiellement comme un outil marketing, il rend la fumée moins irritante, ce qui facilite l’entrée dans le tabagisme. Il entretient l’idée d’un effet protecteur. C’est pourquoi des voix de plus en plus nombreuses demandent son interdiction. L’OMS s’est prononcée en 2023 en faveur d’une interdiction immédiate des plastiques dans les produits du tabac. Les documents préparatoires de la COP11 de la CCLAT, qui s’est tenue à Genève en novembre 2025, ont conclu que seule une approche « à la source », c’est-à-dire l’interdiction de la fabrication et de la vente de cigarettes à filtre, permettait de répondre aux objectifs de l’article 18 du traité[3]. En France, le Comité national contre le tabagisme (CNCT) demande depuis plusieurs années l’interdiction de tous les filtres[4], y compris ceux dits biodégradables. Les autorités françaises ont elles aussi pris position : dans leur contribution à l’appel à contributions de la Commission européenne sur la révision de la législation sur le tabac, en juin 2026[5], elles ont pour la première fois explicitement soutenu l’interdiction des filtres de cigarettes. Par ailleurs, depuis le 1er juillet 2025, il est interdit de fumer sur les plages, dans les parcs et jardins publics et aux abords des écoles en France.
AE
[1] Ribeiro V.V. et al., Global cigarette butt contamination: a review, Environmental Chemistry Letters, 24:463-484, publié le 14 mars 2026, consulté le 8 octobre 2026.
[2] Hanbury S. (Mongabay), Cigarette butts make up 12% of aquatic litter, global review finds, The Good Men Project, publié le 7 octobre 2026, consulté le 8 octobre 2026.
[3] CNCT, L’OMS soutient l’interdiction immédiate des filtres de cigarette, publié le 28 septembre 2023, consulté le 8 octobre 2026.
[4] CNCT, Le CNCT demande l’interdiction de l’ensemble des filtres de cigarettes à l’occasion des négociations du Traité plastique, publié le 25 mai 2023, consulté le 8 octobre 2026.
[5] Génération Sans Tabac, La France pousse l’Union européenne vers une réglementation plus ambitieuse du tabac et de la nicotine, publié le 16 juin 2026, consulté le 8 octobre 2026.
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