États-Unis : des produits nicotinés plus concentrés et plus attractifs, un risque accru pour les jeunes
10 janvier 2026
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 7 janvier 2026
Temps de lecture : 9 minutes
Un nouveau rapport états-unien de l’organisme Truth Initiative[1] met en évidence l’évolution rapide du marché des produits du tabac et de la nicotine, marqué par la diffusion massive de produits aromatisés, fortement dosés en nicotine et largement accessibles aux jeunes. Malgré un recul par rapport au pic observé en 2019, l’usage de la cigarette électronique, conjugué à l’essor rapide des sachets de nicotine, maintient une exposition élevée des adolescents et des jeunes adultes à la nicotine. Les données révèlent des produits de plus en plus chargés en nicotine mis sur le marché, des usages fréquents traduisant des niveaux de dépendance préoccupants, ainsi qu’un décalage persistant entre les cadres réglementaires existants et les stratégies industrielles. Ces évolutions soulèvent des enjeux majeurs de santé publique, notamment au regard des effets de la nicotine sur le développement cérébral et des risques accrus de poly-consommation.
Le rapport repose sur une analyse croisée de données. Ces dernières correspondent d’une part aux ventes issues des caisses de la distribution au détail (Circana), couvrant les ventes de cigarettes électroniques et de sachets de nicotine entre 2019 et 2024 dans les commerces physiques aux États-Unis. D’autre part, ont été retenues les données comportementales de l’étude TEEN+ (Tobacco Epidemic Evaluation Network), une cohorte longitudinale nationale représentative de jeunes et de jeunes adultes. Les résultats s’appuient principalement sur la vague 5 de l’étude TEEN+, collectée entre août et décembre 2024, auprès de personnes âgées de 13 à 27 ans.
Des produits de plus en plus chargés en nicotine en lien avec la généralisation des produits jetables aromatisés
Le rapport met en évidence une évolution particulièrement préoccupante du marché des cigarettes électroniques. Alors même que les ventes unitaires ont amorcé un recul depuis 2022, la quantité totale de nicotine commercialisée a fortement augmenté. Entre février 2020 et juin 2024, le volume total de nicotine vendu via les cigarettes électroniques a progressé de 249 %, une évolution largement indépendante du nombre de dispositifs écoulés. Cette dynamique résulte principalement de la transformation de l’offre, désormais dominée par les cigarettes électroniques jetables aromatisées.
Ces produits représentent plus de 93 % des références disponibles fin 2024 et concentrent environ 60 % des ventes totales. Leur conception a profondément évolué, avec une augmentation marquée de la capacité en e-liquide, passée en moyenne d’environ 2 ml à près de 12 ml, ainsi qu’une hausse des concentrations en nicotine. À la fin de la période étudiée, les dispositifs jetables contenaient jusqu’à neuf fois plus d’e-liquide que les systèmes à cartouches, entraînant une exposition accrue et prolongée à la nicotine.
Cette évolution s’est accompagnée d’une baisse du prix par milligramme de nicotine, rendant ces produits particulièrement accessibles aux jeunes, plus sensibles au facteur prix. En juin 2024, le coût de la nicotine délivrée par les dispositifs jetables ne représentait qu’un peu plus d’un quart de celui observé pour les systèmes à cartouches.
Arômes et dispositifs technologiques : des leviers convergents d’attractivité et de renforcement de l’addiction
L’attractivité des produits nicotinés auprès des jeunes repose sur la combinaison des arômes et de dispositifs de plus en plus technologiques. En 2024, plus de quatre cinquièmes des ventes de cigarettes électroniques concernaient des produits aromatisés autres que le tabac, et la quasi-totalité des adolescents et jeunes adultes vapoteurs déclaraient consommer des produits aromatisés. Les saveurs fruitées, sucrées et mentholées dominent les usages, en masquant l’âpreté de la nicotine et en facilitant l’initiation puis rapidement par la suite une consommation répétée.
Cette attractivité sensorielle est renforcée par l’émergence de cigarettes électroniques dites « intelligentes ». Ces dispositifs ne sont généralement pas autorisés mais ils se développent sur les marchés, intégrant écrans, animations, compteurs de bouffées, systèmes de récompense ou jeux interactifs. En 2024, environ un tiers des adolescents et des jeunes adultes vapoteurs déclaraient avoir utilisé ce type de dispositif au cours des trente jours précédant l’enquête. Ces fonctionnalités contribuent à banaliser l’usage, à encourager des comportements compulsifs et à associer la consommation de nicotine à une activité ludique et des mécanismes de gratification immédiate.
L’association des arômes et des technologies interactives renforce ainsi le potentiel addictif de ces produits, en particulier chez les jeunes, dont le développement neurologique est encore en cours, et favorise l’installation précoce de comportements de consommation réguliers.
Dépendance à la nicotine et poly-consommation : des usages intensifs et cumulés chez les jeunes
Les données mettent également en évidence des niveaux d’usage déjà associés à l’installation d’une dépendance chez une part importante des adolescents et des jeunes adultes. Près de 40 % des adolescents vapoteurs et plus de la moitié des jeunes adultes déclarent utiliser la cigarette électronique au moins vingt jours par mois. Parmi eux, un quart des adolescents (24,9 %) et plus de quatre jeunes adultes sur dix (40,2 %) rapportent un usage quotidien, traduisant des niveaux de consommation compatibles avec une dépendance à la nicotine. Les comportements de consommation traduisent également une intensité élevée, certains jeunes indiquant utiliser leur dispositif plus de vingt fois par jour. Plus de la moitié des utilisateurs déclarent par ailleurs ressentir le besoin de consommer de la nicotine dans l’heure suivant le réveil, ce qui constitue généralement un indicateur reconnu d’une forte dépendance.
Ces usages s’inscrivent fréquemment dans des trajectoires de poly-consommation. Près de la moitié des adolescents vapoteurs et plus de la moitié des jeunes adultes associent la cigarette électronique à au moins un autre produit du tabac (notamment du tabac combustible) ou autre produit de la nicotine (principalement des sachets de nicotine). Plus de trois adolescents vapoteurs sur dix (38,1 %) déclarent une consommation récente d’au moins un produit combustible, lesquels demeurent à l’origine de la majeure partie de la morbidité et de la mortalité prématurée liées au tabac aux États-Unis.
La combinaison d’une consommation fréquente et d’un recours simultané à plusieurs produits expose les jeunes à des doses cumulées de nicotine plus élevées et à une diversité accrue de substances nocives, renforçant les risques sanitaires et ceux d’une dépendance élevée durable. Les difficultés de prise en charge de l’arrêt s’en trouvent sensiblement renforcées.
Essor des sachets de nicotine et accès facilité : une nouvelle porte d’entrée pour les jeunes
Le rapport souligne la montée en puissance rapide des sachets de nicotine, désormais l’une des catégories connaissant la croissance la plus soutenue. Entre 2023 et 2024, les ventes ont presque triplé, dépassant 400 millions de dollars. Ces produits, majoritairement aromatisés, sont dominés par des saveurs mentholées ou fruitées, particulièrement attractives pour les jeunes. Si leur prévalence demeure plus élevée chez les jeunes adultes, l’usage progresse également chez les adolescents, avec une augmentation notable chez les lycéens. Chez les jeunes adultes utilisateurs, près d’un tiers déclarent en consommer au moins 20 fois dans le mois.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte d’accès toujours aisé aux produits nicotinés, malgré les restrictions d’âge. Une part importante des adolescents et des jeunes adultes déclarent se procurer ces produits en ligne ou via des points de vente physiques spécialisés. Les jeunes adultes, en particulier, achètent majoritairement directement dans les commerces, soulignant les insuffisances des dispositifs actuels de limitation de l’âge quand bien même les règles en vigueur seraient strictement appliquées..
Des politiques de restriction encore insuffisantes face à un enjeu majeur de santé publique
Le rapport rappelle que, malgré un consensus scientifique sur l’efficacité des restrictions de vente des produits nicotinés aromatisés pour réduire l’initiation et l’usage chez les jeunes, les cadres réglementaires demeurent largement insuffisants. Les dispositifs existants restent fragmentés, marqués par des exemptions importantes, notamment au niveau des arômes avec la question du menthol, et par une application inégale des règles de mise sur le marché. Cette situation favorise le maintien d’une offre attractive, souvent non autorisée, et permet aux industriels d’adapter rapidement leurs stratégies.
Ces lacunes entraînent des conséquences directes en matière de santé publique. L’exposition précoce et répétée à la nicotine, dans un contexte de développement cérébral encore inachevé jusqu’à l’âge de 25 ans, est associée à des effets durables sur les fonctions cognitives, la régulation émotionnelle et la vulnérabilité aux addictions. La combinaison de produits aromatisés, fortement dosés, technologiquement attractifs et facilement accessibles entretient des niveaux élevés de consommation et accroît les risques de poly-consommation.
Dans ce contexte, le rapport appelle à un renforcement substantiel des politiques publiques, fondé sur des mesures globales et cohérentes visant à éliminer les produits aromatisés et non autorisés du marché, à réduire l’accessibilité pour les jeunes et à prévenir l’émergence de nouvelles formes de dépendance nicotinique. La protection des enfants et des jeunes adultes face à l’industrie de la nicotine apparaît ainsi comme un impératif de santé publique nécessitant une réponse réglementaire ambitieuse et pleinement appliquée.
AE
[1] Rapport, Monitoring a Changing Tobacco Product Market in the United States, Truth Initiative, publié le 5 janvier 2026, consulté le 7 janvier 2026
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