Dispositifs de vapotage « puffs » : une interdiction affaiblie par les stratégies de contournement
14 août 2025
Par: Comité national contre le tabagisme
Dernière mise à jour : 14 août 2025
Temps de lecture : 7 minutes
L’interdiction des puffs jetables, mise en œuvre ou annoncée dans plusieurs pays dont le Royaume-Uni et la France, vise à protéger les jeunes de l’addiction à la nicotine et à limiter les déchets plastiques. Mais ces efforts se heurtent à la capacité d’adaptation de l’industrie du tabac et de la nicotine, qui multiplie les contournements par l’ingénierie des dispositifs ou la manipulation des formulations chimiques.
Royaume-Uni : de nouveaux dispositifs émergent dans le contexte de l’interdiction des puffs
Depuis l’entrée en vigueur de l’interdiction des cigarettes électroniques jetables au Royaume-Uni, plusieurs fabricants ont lancé de nouveaux dispositifs se présentant comme conformes à la réglementation. Ces produits reprennent néanmoins certaines caractéristiques des puffs, notamment leur format compact, leur facilité d’utilisation et leur large éventail d’arômes, souvent prisés par un public jeune.
La société Eliquid Base[1] a ainsi commercialisé un kit à pods préremplis, présenté comme une alternative légale aux produits jetables. Bien que rechargeable, ce dispositif conserve une esthétique et une accessibilité proches des puffs, dans un contexte où la réglementation vise à limiter leur attrait.
Par ailleurs, plusieurs modèles délivrant un nombre élevé de bouffées — parfois jusqu’à 3 500 — ont fait leur apparition sur le marché. Ces dispositifs, parfois désignés comme « big puff vapes », intègrent des réservoirs de grande capacité ou combinent plusieurs cartouches de 2 ml, soit la limite légale maximale pour les produits contenant de la nicotine au Royaume-Uni et dans l’Union Européenne. Selon certaines organisations de santé publique britanniques, cette évolution témoigne de l’émergence de stratégies industrielles exploitant les marges techniques de la réglementation, sans en transgresser directement les termes[2].
Dans ce contexte, l’encadrement des produits du vapotage continue de susciter des débats quant à l’adéquation entre les objectifs de santé publique et les pratiques commerciales observées sur le terrain.
En France, des dispositifs hybrides entretiennent la logique du jetable
Dans le prolongement de l’annonce de l’interdiction des puffs jetables en France, plusieurs marques ont introduit sur le marché de nouveaux dispositifs combinant des éléments des cigarettes électroniques traditionnelles et des produits à usage unique. Ces formats hybrides, s’ils répondent formellement à certaines exigences réglementaires, s’inscrivent dans une continuité d’usage qui rappelle celle des puffs.
Un exemple notable est celui du dispositif proposé par la marque Wilo, composé d’un réservoir de 2 ml – volume maximal autorisé pour les produits contenant de la nicotine – et d’une recharge supplémentaire de 10 ml à clipser sur l’appareil. Une fois cette recharge consommée, il n’est pas possible d’en insérer une nouvelle. L’ensemble du dispositif, bien que présenté comme rechargeable, est conçu pour être jeté après une utilisation prolongée[3].
Cette configuration technique permet de proposer un produit délivrant plusieurs milliers de bouffées, tout en respectant formellement la capacité unitaire maximale de liquide autorisée. Ce type d’offre, de plus en plus visible dans les circuits de distribution, soulève des interrogations quant à l’évolution des pratiques industrielles en réponse à l’encadrement des produits jetables.
La diffusion de ces modèles s’inscrit dans un contexte où la réglementation française, tout en fixant des seuils techniques précis, ne définit pas toujours les critères fonctionnels ou d’usage permettant de distinguer clairement un dispositif rechargeable d’un produit à usage unique à durée étendue.
Une nouvelle frontière chimique : la 6-méthyl-nicotine, substance émergente sur le marché
Parallèlement aux évolutions techniques des dispositifs, une autre tendance se dessine autour des formulations chimiques utilisées dans les e-liquides. Depuis le début de l’année 2025, des produits contenant de la 6-méthyl-nicotine (également désignée sous le nom de Metatine) ont été identifiés sur les marchés français et suisse. Cette molécule de synthèse, structurellement proche de la nicotine, présenterait des effets similaires, voire plus intenses, selon les descriptions commerciales.
Certains fabricants ont recours à cette substance pour proposer des dispositifs qui se revendiquent comme « sans nicotine », tout en mettant en avant une sensation équivalente à celle procurée par des taux élevés de nicotine conventionnelle. Des mentions telles que « 0 mg (effet nicotine à 5 %) » ou encore « NoNic 20 mg effect » figurent sur les emballages de certains produits, suscitant une potentielle confusion quant à leur composition réelle et leur potentiel addictif.
Cette évolution soulève plusieurs enjeux réglementaires. La 6-méthyl-nicotine[4], en tant que substance non explicitement couverte par les textes actuels sur les produits du vapotage, échappe aux obligations en matière d’étiquetage, d’avertissements sanitaires, de limitation des concentrations, ou encore d’interdiction de publicité.
Sa présence croissante dans les points de vente, combinée à l’absence de cadre juridique clair, interroge sur la capacité des outils réglementaires actuels à anticiper ou encadrer l’émergence de nouvelles substances psychoactives dans les produits du vapotage.
Ce phénomène s’inscrit dans une dynamique plus large d’innovation chimique au sein de l’industrie, où la substitution partielle ou totale de la nicotine par d’autres composés permet de contourner certaines contraintes légales tout en maintenant une forte attractivité commerciale.
Un modèle industriel basé sur l’évitement réglementaire
Ces différents cas observés au Royaume-Uni et en France révèlent une constante : la capacité des industriels du tabac et de la nicotine à détourner l’esprit des réglementations en jouant sur les zones grises de ces dernières. Qu’il s’agisse de dispositifs à usage limité qui ne disent pas leur nom, ou de molécules de substitution échappant aux définitions légales existantes, l’objectif reste le même : maintenir une offre attractive, bon marché et disponible, notamment pour les publics les plus jeunes.
Ces stratégies industrielles mettent en lumière les limites d’une régulation qui se fonde uniquement sur des caractéristiques techniques des produits, sans intégrer une analyse globale des usages, des effets et des intentions commerciales.
Pour rester efficaces, les politiques de lutte contre le vapotage doivent évoluer vers une approche plus systémique rappellent les experts en santé publique. Cela suppose de renforcer la capacité de veille réglementaire, d’anticiper les nouvelles pratiques commerciales, de mieux encadrer les formulations émergentes, et de s’assurer que les objectifs de santé publique priment sur les intérêts économiques d’un secteur en constante mutation.
AE
[1] Eliquid Base Launches Compliant Prefilled Pod Kit as Legal Alternative to Banned Disposable Vapes in the UK, Global Newswire, publié le 3 août 2025, consulté le 5 août 2025
[2] Olivia Christie, How new rechargeable vapes could bypass law amid government crackdown to 'ban single-use cigarettes by next summer', Dailymail, publié le 24 octobre 2024, consulté le 5 août 2025
[3] Baromètres de la publicité sur les lieux de vente, CNCT, consulté le 5 août 2025
[4] Communiqué, Le CNCT alerte sur l’usage d’une nouvelle molécule addictive utilisée par l’industrie du tabac : la 6-Méthyl-nicotine, CNCT, publié le 26 mai 2025, consulté le 5 août 2025
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