L’industrie du tabac finance des associations pro-vape en Amérique latine

Une enquête du média The Examination détaille comment Philip Morris International, à travers sa Fondation pour un monde sans Fumée, finance un réseau tentaculaire de structures pro-vapotage dans plusieurs pays d’Amérique latine pour influencer les politiques de santé et diffuser de nombreuses informations positives sur le vapotage et le tabac chauffé.

L’enquête a été menée en collaboration avec plusieurs médias de Colombie, du Pérou, du Brésil et de Bolivie. Elle montre comment plusieurs associations, d’apparence indépendantes, ont fait la promotion du vapotage et des dispositifs de tabac chauffé lors de débats parlementaires, dans des articles sur des sites web d’information sur le vapotage et sur les médias sociaux et ce, sans divulguer clairement leurs liens financiers avec l’industrie du tabac[1].

Une enquête similaire avait été réalisée par la journaliste du Monde, Stéphane Horel en 2021, en collaboration avec le journal néerlandais the Investigative Desk. L’enquête avait révélé les alliances entre le lobby du tabac, des groupes de consommateurs pro-vapotages ou encore des réseaux de magnats du pétrole américains pour empêcher une réglementation sur les nouveaux produits du tabac et de la nicotine[2].

Un lobby déployé à travers la Fondation pour un monde sans fumée

La Fondation pour un monde sans fumée se présente comme une organisation indépendante à but non lucratif créée et est gérée sans le contrôle ou l’influence d’une tierce partie. Elle affirme accorder des subventions et soutenir la recherche médicale, agricole et scientifique pour mettre fin au tabagisme et à ses effets sur la santé et pour faire face à l’impact de la réduction de la demande mondiale de tabac. Depuis sa création en 2017, Philip Morris International, qui est le seul financeur, a versé plus de 400 millions de dollars à la Fondation.

La Fondation, à son tour, finance d’autres organisations à but non lucratif et des entreprises privées, dont beaucoup mènent des recherches ou promeuvent le vapotage et d’autres produits à base de nicotine comme le tabac chauffé – des produits dans lesquels Philip Morris a un intérêt direct substantiel, la compagnie ayant investi plus de 10 milliards de dollars dans ces produits ces 15 dernières années. Ces organisations et entreprises financent parfois à leur tour d’autres organisations qui font de même.

L’Amérique latine reste perméable à l’ingérence de l’industrie du tabac

L’Amérique latine est une région où la vulnérabilité des gouvernements face à l’ingérence de l’industrie du tabac est l’une des plus élevées au monde, selon les résultats de l’indice mondial d’ingérence de l’industrie du tabac 2023. Les recherches scientifiques ont établi que l’une des façons dont l’industrie du tabac interfère avec les réglementations est de recourir au financement de tierces-parties. Une étude de 2022 parue dans la revue Tobacco Control[3], soulignait que plusieurs pays de la région accusaient un retard conséquent concernant l’application des mesures contenues dans la Convention-cadre pour la lutte antitabac et ce retard était notamment attribué au fort lobby de l’industrie. Depuis lors des efforts ont été constatés notamment en ce qui concerne la mise en place d’espaces sans tabac. Cependant, seuls quatre pays (Brésil, Colombie, Panama et Uruguay) appliquent et respectent l’article 13 de la Convention sur la publicité, la promotion et le parrainage du tabac. Seuls quatre pays (Argentine, Brésil, Chili et Colombie) ont adopté une taxation équivalente à 75% ou plus du prix sur les produits du tabac, trois pays (le Brésil, le Salvador et le Mexique proposent une véritable offre de soins pour l’aide à l’arrêt du tabac et seul l’Uruguay s’est jusqu’alors positionné en faveur du paquet neutre pour les produits du tabac. Cet engagement de l’Uruguay dans le domaine du conditionnement qui a marqué les années 2010 n’est cependant plus à l’ordre du jour et le pays  a renoncé à mettre en place des emballages neutres[4].

Malgré cette perméabilité, l’Amérique latine s’illustre néanmoins par son approche stricte concernant les nouveaux produits du tabac et de la nicotine. Plusieurs pays d’Amérique latine interdisent ou restreignent la commercialisation et la promotion des cigarettes électroniques et des produits du tabac chauffé par des résolutions, des décrets ou des lois[5].

Ces mesures de plus en plus restrictives à l’encontre de ces produits ont amené l’industrie du tabac à renforcer sa pression. Le lobby de l’industrie est principalement exercé par l’ARDT Iberoamérica (Association ibéro-américaine pour la réduction des risques du tabac), une organisation à but non lucratif qui regroupe une douzaine de groupes favorables au vapotage en Amérique latine, dont beaucoup opèrent sous le nom d’Asovape.

Le site web de l’ARDT Iberoamérica indique que le groupe est composé de « porte-parole citoyens ». Knowledge-Action-Change (KAC) a financé ce site avec des fonds provenant de la Fondation de Philip Morris.

KAC est ainsi une société privée financée par la fondation qui a accordé des « bourses » allant jusqu’à des dizaines de milliers de dollars pour soutenir des projets liés aux produits à base de nicotine sans fumée, selon The Examination. Au total, L’entreprise a reçu plus de 6,4 millions de dollars de la Fondation au cours des six dernières années. Outre les programmes de bourses, l’entreprise finance la création de sites internet faisant la promotion des nouveaux produits dans les pays en développement. KAC a également reçu des fonds de Nicoventures, une filiale de British American Tobacco.

Assouplir les réglementations concernant les nouveaux produits de la nicotine

Ces structures exercent une pression auprès des décideurs politiques de plusieurs pays de la région d’Amérique latine pour obtenir des réglementations plus souples relatives à ces produits. Francisco Javier Ordóñez, président de l’Association colombienne des vapoteurs, connue sous le nom d’Asovape Colombia, s’est par exemple exprimé lors d’une audition au Congrès à Bogota en 2023 pour s’opposer à ce que les produits de vapotage soient soumis aux mêmes restrictions que les cigarettes et à la législation proposée qui imposerait de nouvelles taxes sur les produits de vapotage en Colombie. M. Ordóñez a reçu des fonds de Knowledge-Action-Change et n’a pas révélé lors de l’audition qu’il avait reçu des paiements liés à l’industrie. Il a déclaré qu’il parlait au nom de 400 000 fumeurs colombiens et que sa seule motivation était d’aider les gens à arrêter de fumer.

Des publications sur la page Facebook d’Asovape Colombia et des clips en ligne d’Ordóñez montrent qu’Asovape Colombia a soutenu des projets de loi autorisant une publicité limitée à la télévision et sur les panneaux d’affichage pour les nouveaux produits à base de nicotine, ainsi que l’utilisation de vapes et de tabac chauffé dans de nombreux espaces intérieurs où il est interdit de fumer. Dans une vidéo publiée sur Facebook en 2021, M. Ordóñez a également déclaré qu’il avait travaillé avec Mauricio Andrés Toro Orjuela, un membre de la chambre des représentants colombien jusqu’en 2022, pour rédiger un projet de loi sur les e-cigarettes et autres produits à base de nicotine réglementant de manière beaucoup plus souple ces produits par rapport aux produits classiques du tabac.

Dans une vidéo diffusée sur YouTube, M. Ordóñez explique qu’il a reçu une bourse de Knowledge-Action-Change pour créer une académie en ligne sur la réduction des risques du tabac. Cette académie s’adresse à tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur la réduction des risques liés au tabac et sur les produits à base de nicotine « à risque réduit ». La bourse a également permis à M. Ordóñez de compiler des études scientifiques traduites en espagnol pour le site web de l’ARDT Iberoamérica.

Plusieurs parlementaires colombiens contactés par The Examination indiquent que plusieurs lois actuellement en discussion pour augmenter les taxes sur les produits du vapotage font l’objet d’un fort lobby de la part de groupes pro-vape dont Asovape Colombia. La sénatrice colombienne Norma Hurtado Sánchez a déclaré que ce fort lobbying semble influencer ses collègues car aujourd’hui, il est beaucoup plus courant d’entendre les membres du Congrès parler du vapotage comme d’un outil de « réduction des risques » alors qu’il y a encore trois ans, « ce n’était pas la norme ».

Ordóñez n’a pas essayé d’influencer la législation uniquement en Colombie. En 2021, en tant que président de l’ARDT Iberoamérica, il a envoyé une lettre à Laurentino Cortizo Cohen, le président du Panamá, l’un des pays où le taux de tabagisme est le plus bas au monde. Dans cette lettre, M. Ordóñez s’oppose à un projet de loi interdisant la vente de produits de vapotage et de tabac chauffé. Selon lui, l’interdiction de ces produits pourrait créer un marché noir qui mettrait les utilisateurs en danger.

En 2020 au Costa Rica, le président d’Asovape Costa Rica et l’actuel président de l’ARDT Ibéroamerica, Jeffrey Zamora, a adressé une lettre aux législateurs pour s’opposer à un projet de loi taxant les produits de la vape et interdisant leur utilisation dans de nombreux espaces publics. Le groupe a déclaré qu’il s’occupait exclusivement des intérêts des consommateurs. Un an plus tard, Asovape Costa Rica a écrit une lettre au sujet du même projet de loi qui minimisait les risques pour la santé du vapotage. Devenu responsable des réseaux sociaux de l’International Network of Nicotine Consumer Organisations, ou INNCO, un groupe qui a reçu plus d’un million de dollars de la Fondation pour un monde sans fumée, Zamora s’est exprimé devant une commission du Congrès contre un projet de loi qui exigerait des emballages neutres les produits du tabac, le tabac chauffé et les produits du vapotage au Costa Rica en août 2022.

Des campagnes d’influence sur sites internet et réseaux sociaux

Ces structures s’organisent également sur les réseaux sociaux pour diffuser des publications et vidéos favorables au vapotage. Asovape Colombia a diffusé des publicités promues par la World Vapers Alliance, un groupe issu d’une organisation financée par British American Tobacco, Japan Tobacco International et Altria. Ces publicités s’opposaient à l’interdiction de consommation des produits du tabac chauffé et de vapotage dans les espaces publics clos.

Dans une vidéo publiée en avril 2023 par Jessica Harding, directrice des relations publiques à Knowledge-Action-Change, a déclaré : « Nous pouvons tous constater que les faits montrent que le vapotage aide les fumeurs à arrêter, qu’il ne crée pas d’épidémie chez les jeunes, qu’il n’incite pas à fumer, que les arômes sont essentiels et que la nicotine est sans danger ».

Ces vidéos qui se présentent comme « informatives » se sont développées sur les réseaux sociaux en Amérique latine et font partie d’une série de documentaires financés en partie par le programme de bourses d’études sur la réduction des risques du tabac de KAC, et produits par Zamora.

KAC et l’INNCO financent également des sites web favorables au vapotage, qui se sont présentés comme des supports de « presse indépendante » et de « journalisme attachés à la vérité ». Le site Vaping Today est financé par l’INNCO et sa version portugaise est financée par KAC. Vaping Today promet à ses lecteurs de contrer la désinformation dans les médias traditionnels au sujet des produits à base de nicotine, qu’il décrit comme « le véritable danger pour la santé publique ». Une analyse des articles publiés sur le site par The Examination a révélé que le contenu amplifie systématiquement les recherches et les points de vue décrivant les e-cigarettes et autres produits à base de nicotine sous un jour positif, tout en minimisant les informations plus critiques.

Par exemple, l’analyse a révélé qu’environ 10 % de tous les articles publiés entre juin 2020 et juillet 2023 mentionnent que le vapotage est 95 % moins nocif que le tabagisme – une estimation citée dans un article universitaire en Angleterre que l’industrie du vapotage a fréquemment répétée pour soutenir ses positions. Les experts en santé publique ont largement critiqué cette estimation et même les auteurs de l’article en question ont déclaré que ce calcul pouvait être « simpliste et mal interprété ». Le site Vaping Today ne se limite pas à mettre en avant les produits du vapotage, mais également les dispositifs de tabac chauffé indiquant que des études ont confirmé que les produits du tabac chauffés sont moins toxiques que les cigarettes. En réalité aucune étude indépendante confirme la prétendue nocivité réduite du tabac chauffé.

L’éditeur en chef de Vaping Post, José Claudio Teixeira est le coordinateur d’un autre groupe pro-vape appelé THR Brasil. Teixeira a également reçu trois bourses de Knowledge-Action-Change. Selon une page archivée du site web de Knowledge-Action-Change, l’une de ces bourses a permis à Teixeira de préparer un « texte de base » pour la réglementation des e-cigarettes au Brésil. Le site ne précise pas le montant de la bourse qu’il a pu recevoir.

À l’occasion de la Conférence des Parties (COP10 de la Convention-Cadre de l’OMS) qui s’est tenue au Panama du 5 au 10 février, l’industrie du tabac et ses tierces-parties ont été particulièrement actives pour bloquer les décisions.

Le média britannique The Guardian avait révélé en octobre dernier, que le cigarettier Philip Morris International (PMI) menait une vaste campagne de lobbying pour empêcher les Parties à la Convention-Cadre de l’OMS de mettre en place des mesures protectrices à propos des nouveaux produits du tabac et de la nicotine (tabac chauffé et produits du vapotage) à l’occasion de cette rencontre.

Mots-clés : Lobby, ingérence, vapotage, tierces-parties, industrie du tabac, Philip Morris, Fondation pour un monde sans fumée, Amérique latine, COP10

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Maria Perez, In battle over e-cigarettes in Latin America, tobacco money quietly at play, The Examination, publié le 16 janvier 2024, consulté le 23 janvier 2024

[2] Génération sans tabac, Le lobby tabac déguisé en mouvement citoyen pour promouvoir ses intérêts, publié le 8 novembre 2021, consulté le 23 janvier 2024

[3] Sandoval RC, Bacelar Gomes A, Roche M, Parra N, Armada F. Advances in Tobacco Control in the Region of the Americas, 2020. Rev Panam Salud Publica. 2022;46:e202.

[4] Génération sans tabac, Sous pression de l’industrie, l’Uruguay renonce au paquet neutre, publié le 19 décembre 2022, consulté le 23 janvier 2024

[5] Génération sans tabac, Le Panama interdit la commercialisation du tabac à chauffer et des produits du vapotage, publié le 11 juillet 2022, consulté le 23 janvier 2024

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 5 mars 2024