Vente de produits de tabac en ligne : enjeux et conséquences sur les jeunes consommateurs

 Lors d’une enquête réalisée en 2018 en France1, 7,6 % des collégiens de 6e ont déclaré avoir déjà consommé du tabac, et ce taux grimpait à 37,5 % en classe de 3e. Durant les années lycée, la pratique s’installe : 1 élève de terminale sur 5 (soit 21,5 %) fume quotidiennement. Ce phénomène s’amplifie aujourd’hui avec l’achat des produits de tabac en ligne par les jeunes consommateurs, ce qui a conduit à de nouvelles problématiques, sanitaires et financières.  

 

Des pratiques interdites en France mais facilement contournées par les jeunes

adolescent sur internet avec ordinateur
L’accès au tabac est parfois facilité par le biais d’internet

En France, la vente au détail de tabacs manufacturés (cigarettes, tabac à rouler, tabac à narguilé, etc.) est un monopole de l’administration des douanes et droits indirects qui l’exerce par l’intermédiaire des débitants de tabac. Selon l’article 568 ter du code général des impôts, la commercialisation à distance des tabacs manufacturés est interdite en France métropolitaine et dans les départements d’outre-mer.  

Si la vente, la distribution et donc l’achat de tabac sur Internet sont interdits en France, environ 100 millions de paquets seraient pourtant vendus sur la Toile chaque année. En cause : les très grandes différences de prix observées entre les différents pays d’Europe : de 2,70 euros le paquet en moyenne en Bulgarie à 3,50 euros en Lettonie et en Roumanie, jusqu’à 12,00 euros en Irlande. L’équation est simple : il suffit d’acheter des cartouches dans les pays où les cigarettes sont vendues au tarif le plus bas et de les revendre 30 à 50 % moins chers que les prix affichés dans les pays où le tabac est surtaxé. Les sites tabac-online.eu, cigarettespacher.fr ou encore tabac-boutique.com cartonnent ainsi sans être spécialement inquiétés.  

  

Les mafias des réseaux sociaux  

Si les grands sites cités ci-dessus officient publiquement dans une certaine tranquillité, des mafias se développent quant à elles via Facebook, Instagram ou Snapchat. Elles fonctionnent par rabatteurs et groupes fermés et les cartouches y sont vendues 30 à 50 € l’unité. La livraison se fait dans la rue ou à domicile et le paiement en cash ou par carte bancaire. L’application Facebook hébergerait à elle seule 350 groupes. En France, ce trafic de cigarettes est largement alimenté par l’Algérie.  

Aujourd’hui, la justice sanctionne peu les trafiquants de tabac, pourtant passibles de dix ans de prison. Les forces de répression étant limitées, elles sont aujourd’hui concentrées sur les trafics de drogues et d’armes.  

 

Marketing sur les réseaux sociaux : zoom sur un moyen de contourner l’interdiction de publicité pour séduire les plus jeunes

Ce n’est plus un secret pour personne : les grandes marques de tabac comme Philip Morris International (Marlboro), British American Tobacco (Lucky Strike), Japan Tobacco International (Camel) et Imperial Brands

les réseaux sociaux chez les ados
L’industrie du tabac a envahit les réseaux sociaux pour mieux séduire les adolescents

(Gauloises) paient des influenceurs/influenceuses, suivis par des centaines de milliers d’abonnés, pour redorer l’image du tabagisme. Elles investissent d’ailleurs des sommes considérables dans cette stratégie. Un paquet volontairement abandonné en évidence sur une table, une photo d’une pause cigarette « conviviale » entre amis lors d’un apéro, et le tour est joué. Un influenceur précise : « Notre rôle consiste à mettre en ligne une sorte de publicité sur Instagram ou Facebook ; mais il faut qu’elle ait l’air naturelle… L’aspect créatif et naturel des photos est très important ». Les influenceurs sont formés en publicité, fournis en tabac, rémunérés. Et alors qu’il est obligatoire d’indiquer qu’un contenu est sponsorisé, ce n’est jamais le cas ici.  

Un rapport complet 2, signé notamment par l’organisation à but non lucratif Campaign for Tobacco-Free Kids et plusieurs sociétés savantes, révèle que les réseaux sociaux de 40 pays différents ont été infiltrés. Les contrats de certains influenceurs ont pu être obtenus sous couvert d’anonymat. Cette pratique étant illégale, les auteurs du rapport ont saisi aux États-Unis la Federal Trade Commission (FTC).  

Les événements tels que fêtes organisées par Marlboro sous le hashtag #DecideTonight, ont également le vent en poupe. L’objectif : vendre du rêve et donner l’illusion que la cigarette est « cool ». Alors que Instagram, Twitter et Facebook interdisent clairement la publicité en faveur du tabac. 

On notera également le phénomène des Smoking Reviews. Dans ces vidéos, des consommateurs, souvent très jeunes, se mettent en scène en train de fumer, renforçant le caractère « tendance » de la cigarette. 

L’ingéniosité et les campagnes marketing dynamiques de l’industrie du tabac ne sont pas à sous-estimer, et impactent fortement les jeunes populations. 

 

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Vapotage, achats en ligne et drogues de synthèse 

Joelle Micallef, pharmacologue à l’Hôpital de la Timone à Marseille, alerte quant à elle sur l’émergence de pratiques dangereuses, qui ont conduit à l’hospitalisation d’une centaine de jeunes. En effet, le matériel de vapotage peut désormais servir à l’administration de substances psychoactives. En France, une centaine de cas psychiatriques et cardiaques (tachycardie, hypertension, hallucinations, crise d’angoisse, etc.) ont été répertoriés chez des jeunes en 2019. 

En voulant acheter sur Internet un produit à vapoter dérivé du cannabis, les jeunes finissent en réalité par inhaler des cannabinoïdes de synthèse, dont l’effet est beaucoup plus puissant que le THC (tétrahydrocannabinol, principal composant du cannabis). Des produits dangereux et addictifs donc, dont l’effet est encore renforcé par le vapotage. Les pharmacologues du réseau français d’addictovigilance tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme auprès de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé quant à ce phénomène émergent. Une enquête nationale d’Addictovigilance sur le vapotage des e-liquides par les jeunes a été mise en place en mai 2019.  

 

Le cas « Juul » : le phénomène qui attire les jeunes adolescents

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La Juul, un phénomène inquiétant chez les adolescents

Juul est une cigarette électronique créée en 2015 et commercialisée par la start-up américaine Juul Labs. Initialement destinée aux adultes, cette nouveauté aux allures de clé USB – elle se recharge d’ailleurs de la même manière – a vite envahi les cours d’école des États-Unis. Son design épuré a séduit la jeunesse, entraînant ce qui est qualifié « d’épidémie de vapotage » chez cette cible.  

L’un des problèmes majeurs : les consommateurs n’ont pas l’impression de se mettre en danger. Pourtant la recharge de liquide de JUUL est, en Europe, dosée à 20 mg/ml de sel de Nicotine (association nicotine/acide benzoïque) qui, à la différence de la Nicotine des cigarettes et de la plupart des e-cigarettes, dispose d’un PH plus acide qui, étant moins irritant pour la gorge, facilite l’inhalation, permet de supporter des dosages importants mais contient du Benzène dont les effets à long terme ne sont pas connus. Aux Etats-Unis et au Canada ce dosage peut aller jusqu’à 56 mg/ml.  

Par ailleurs, grâce à ses arômes agréables et à une fumée qui se dissout très rapidement, la e-cigarette Juul peut être facilement utilisée à l’insu des adultes. Ainsi, les adolescents n’hésitent pas à tirer quelques bouffées en salle de classe, la tête cachée dans leur sac de cours. Et à la maison, ce n’est pas une odeur de mangue qui alertera les parents. 

Sous la pression, Juul a décidé de suspendre la vente des capsules parfumées aux revendeurs physiques, qui ne peuvent plus commander que les saveurs tabac et mentholée. Mais les autres goûts restent disponible sur le site internet de la marque. Pour accéder au site, il faut confirmer que l’on est âgé de plus de 21 ans. La marque affirme même « utiliser une technologie sophistiquée pour vérifier l’identité de ses clients ». Cependant, sur les forums, les échanges peuvent aller bon train entre les adolescents pour se procurer des capsules. Et en France, où Juul est disponible depuis décembre 2018, les jeunes ne sont quasiment jamais contrôlés lors de l’achat, que ce soit dans des bureaux de tabac, dans des boutiques spécialisées ou lors de la livraison à domicile.  

 

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Le tabac à chicha : un trafic de contrebande particulièrement développé 

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La chicha ou narguilé dont les dangers sont souvent mal perçus

Les buralistes font tous le même constat : ils vendent de moins en moins de tabac à chicha. Bernard Gasq, patron de la chambre syndicale des buralistes d’Île-de-France et de l’Oise, n’en écoule plus que quelques paquets par mois. En effet, les particuliers, mais aussi les bars, se fourniraient désormais majoritairement sur Internet. Une pratique pourtant interdite, qui complique le contrôle et qui prive l’état français d’environ 250 millions d’euros de recettes fiscales. La raison ? Le tabac à chicha est vendu 2 à 3 fois moins cher en ligne, à des prix imbattables. Vendu aux alentours de 11 € les 50 grammes en bureau de tabac, le tabac à chicha se trouve sur le marché illégal en ligne à 70 € le kilo. Les gérants de bars à chicha qui se fournissent ainsi ne paient donc aucune taxe et augmentent considérablement leurs bénéfices. 

Les contrebandiers ne sont pas spécialement inquiétés aujourd’hui et exposent librement leurs produits : ce trafic n’est pas considéré aujourd’hui comme prioritaire et les coups de filet des douanes sont rares. En effet, le problème concerne ici la distribution du produit et non le produit lui-même, puisque le tabac à chicha est un produit légal. Pourtant, ces tabacs aromatisés et le côté rituel de leur consommation séduisent un public de plus en plus nombreux, spécialement chez les jeunes : 1 sur 4 fume la chicha au moins une fois par mois en France. Or, cette pratique, qui inquiète généralement moins les parents que la consommation de cigarettes ou de e-cigarettes, est loin d’être dénuée de risques.  

 

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Conclusion 

Le développement de ces nouveaux canaux de vente en ligne a donc entraîné l’apparition de nouvelles problématiques, liées au manque de contrôle des produits, à une grande accessibilité et à l’efficacité de campagnes marketing évolutives et agressives. Internet, et notamment les réseaux sociaux, font partie intégrante du quotidien d’une très grande majorité de jeunes, qui deviennent dès lors une cible facile.  

Plus que jamais, le rôle de la prévention et de l’information est fondamental ; éduquer les jeunes populations en matière de tabagisme et protéger ainsi leur santé ainsi que celle de leur entourage doivent être des priorités 

 

©Génération Sans Tabac

Sources 

https://droit-finances.commentcamarche.com/faq/20934-tabac-achat-de-tabac-et-cigarettes-interdit-par-internet 

www.liberation.fr/france/2019/10/14/en-vapotant-les-ados-inhalent-des-drogues-de-synthese-dangereuses_1757437 

https://www.tf1.fr/tf1/jt-we/videos/enquete-sur-le-trafic-de-tabac-a-chicha-sur-internet-29988285.html 

https://www.quechoisir.org/actualite-tabac-comment-les-industriels-ont-infiltre-les-reseaux-sociaux-n58549/ 

https://info-tabac.ca/quand-les-cigarettiers-se-servent-des-reseaux-sociaux/ 

https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-reseaux-sociaux-eldorado-des-trafiquants-de-tabac_2055115.html 

https://observatoire-marketing-tabac.ch/resultats-7/ 

https://www.ladn.eu/nouveaux-usages/usages-par-generation/juul-cigarette-adolescents-etats-unis/ 

https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/juul-la-e-clope-star-des-ados-debarque-en-france_2052143.html 

https://www.numerama.com/business/597073-cigarette-electronique-juul-a-99-problemes-et-la-france-en-fait-partie.html 

1https://www.ofdt.fr/publications/collections/periodiques/lettre-tendances/usages-dalcool-de-tabac-et-de-cannabis-chez-les-adolescents-du-secondaire-en-2018-tendances-132-juin-2019/ 

2https://www.takeapart.org/wheretheressmoke/ 

 

 ©DNF – Pour un Monde ZeroTabac |

Publié le 20 juillet 2020