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Philip Morris investit le marché égyptien à la suite d’un appel d’offres contesté

Philip Morris International (PMI) a pris une participation dans la société « United Tobacco » qui a récemment obtenu une licence pour fabriquer et commercialiser des cigarettes en Égypte, l’un des marchés du tabac les plus convoités au monde. L’actionnariat complet d’United Tobacco n’a pas été divulgué et le processus d’octroi de licences a été contesté par les entreprises concurrentes.

Les médias The Examination[1] et l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP)[2] ont analysé des centaines de documents provenant de registres d’entreprises, de dépôts de titres et de documents juridiques du Moyen-Orient, d’Europe et des États-Unis. Ils ont également interrogé des fonctionnaires égyptiens actuellement en poste ou qui l’ont été dans le passé, des employés de l’industrie du tabac, des responsables de la santé publique et des experts économiques afin de comprendre les relations entre le cigarettier et United Tobacco.

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Figure 1 – Source : The Examination

 

Des interrogations sur la propriété d’United Tobacco

Les efforts déployés par Philip Morris et d’autres fabricants de tabac pour dominer le marché égyptien ont longtemps été freinés par l’Eastern Company d’Égypte, qui contrôlait jusqu’à récemment l’ensemble de la production de cigarettes dans ce pays et était détenue majoritairement par l’État. Toutefois, sous la pression du Fonds monétaire international qui demande au gouvernement de privatiser les actifs de l’État pour bénéficier d’aides et de prêts, l’Égypte a relâché son emprise sur l’industrie du tabac, permettant ainsi aux investisseurs privés d’entrer dans ce secteur.

En 2021, l’Autorité égyptienne de développement industriel a donc invité les fabricants de tabac privés à soumettre une offre en vue d’une licence de fabrication de cigarettes. En avril 2022, l’appel d’offres a été attribué à United Tobacco Company. À l’époque, les médias ont décrit United Tobacco comme une « filiale » de PMI, mais la participation de l’entreprise suisse n’a été confirmée dans un document déposé auprès de la Securities and Exchange Commission (Commission des valeurs mobilières des États-Unis) qu’à la mi-2023.

PMI détient des parts dans United Tobacco aux côtés de l’homme d’affaires émirati Abdullah Al Hussaini, qui distribue des cigarettes pour PMI depuis des décennies, et de Eastern Company, qui a acquis 24 % de United Tobacco lors de l’attribution de la licence. Ensemble, PMI, Eastern et une société britannique détenue en partie par Al Hussaini contrôlent environ 62 % de United Tobacco, mais l’identité des autres actionnaires n’a pas été révélée.

Shana Marshall, directrice associée de l’Institut d’études sur le Moyen-Orient à l’université George Washington, a déclaré à The Examination que l’absence de communication des actionnaires des entreprises en Égypte pourrait indiquer l’implication d’entreprises appartenant à l’armée égyptienne, question sensible au niveau national. L’armée conserve parfois des participations minoritaires dans des industries stratégiques sur le plan politique ou économique. L’armée est également partie prenante dans le cadre de « concessions spéciales que les actionnaires d’entreprises doivent accepter pour opérer en Égypte », a déclaré Mme Marshall, qui a précisé qu’elle ne savait pas si l’armée était impliquée dans l’affaire United Tobacco.

Un contrat contesté par les concurrents de Philip Morris

Selon The Examination, il s’agissait en théorie d’un appel d’offres ouvert. Mais dans la pratique, les règles ont favorisé Philip Morris International. Les critères de l’appel d’offres précisaient que le nouveau titulaire devra produire au moins 15 milliards de cigarettes par an en Égypte pour obtenir la licence. Seule une société internationale, Philip Morris International, vendait alors ce nombre de cigarettes par an dans le pays. Les représentants de British American Tobacco, Japan Tobacco et Imperial Group – dont les ventes combinées sont inférieures au quota de 15 milliards – ont protesté dans des lettres conjointes adressées au premier ministre égyptien Mostafa Madbouly.

Les conditions ont été modifiées, ramenant le quota à 1 milliard de cigarettes, mais les entreprises ont toujours refusé de participer, se plaignant à M. Madbouly que l’octroi d’une seule licence entraînerait une « distorsion du marché » et de « nouvelles formes de monopole ». PMI est le seul des quatre principaux acteurs du secteur du tabac en Égypte à ne pas avoir signé la lettre de protestation contre le processus d’octroi de licences, et United Tobacco a été le seul soumissionnaire lors de la phase finale.

Al Hussaini et Philip Morris pointés comme les acteurs clés du commerce illicite de tabac dans la région

Dans un procès intenté en 2020 à New York, un autre partenaire commercial de Philip Morris International, Raoul Setrouk, a affirmé que, dans les années 1990, une société étroitement liée à Al Hussaini avait collaboré avec Philip Morris pour faire passer des cigarettes de contrebande dans la région et contourner les sanctions imposées par les États-Unis à la Libye.

Setrouk a également affirmé qu’Al Rashideen distribue des cigarettes pour Philip Morris International en « Algérie, en Égypte, en Jordanie, dans les États du Golfe et dans toute l’Afrique » et que « la plupart des produits de contrebande trouvés dans les pays européens ou dans les zones de conflit proviennent du partenariat très étroit entre Al Rashideen et Philip Morris International ». D’anciens documents de PMI, rendus publics en 1998 à la suite d’une série de procès historiques intentés par les États-Unis contre les quatre plus grands fabricants de tabac du monde, montrent qu’Al Hussaini a commencé à distribuer les cigarettes de Philip Morris International en Iran en 1991, juste au moment où la République islamique commençait à normaliser ses relations commerciales avec les États-Unis. En 1995, après que le président Bill Clinton a imposé de nouvelles sanctions à l’Iran, Al Hussaini et un cadre du géant du tabac basé en Suisse ont échangé des lettres pour discuter de la manière de contourner les nouvelles restrictions.

Un contrat qui va à l’encontre du « monde sans fumée » affiché par Philip Morris

Ces accords, conclus sans grande publicité, interviennent alors que Philip Morris International s’est officiellement engagé à parvenir à un « monde sans fumée » et à diminuer ses ventes de cigarettes manufacturées au profit de nouveaux produits à base de nicotine.  En 2017, PMI a officiellement présenté sa vision d’un avenir « sans fumée ». André Calantzopoulos, l’ancien directeur général, a alors commencé à donner des interviews sur la « transformation » de son entreprise. Il voulait faire passer les fumeurs à la nouvelle gamme de substituts de cigarettes de PMI, qui, selon lui, améliorerait la santé publique.

En réalité, la mission d’un monde « sans fumée » est une vaste campagne marketing pour le dispositif de tabac chauffé IQOS de PMI et une tentative de réhabiliter l’image de l’entreprise afin qu’elle puisse à nouveau chercher à influencer les politiques et les réglementations. Le cigarettier déploie activement sa campagne pour le tabac chauffé dans les pays où les taux de tabagisme ont baissé ces dernières années mais continue en parallèle à promouvoir activement ses cigarettes manufacturées dans de nombreux pays en développement et à s’opposer aux mesures visant à réduire le tabagisme. Les expéditions de cigarettes ont ainsi augmenté de près de 5% au Moyen-Orient et en Afrique, d’environ 2% dans les Amériques et de 1,5% en Asie du Sud et du Sud-Est[3].

Avec 114 milliards de cigarettes vendues en 2022, l’Egypte reste l’un des rares pays où la demande de tabac devrait augmenter, ce qui en fait un marché très convoité et lucratif pour le cigarettier.


©Génération Sans Tabac

AE

[1] Jason McLure, Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, How Philip Morris International secured a stake in one of the world’s few growing cigarette markets, The Examination, publié le 8 mai 2024, consulté le 13 mai 2024

[2] Jason McLure, Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Philip Morris Enters Egypt Market Following Disputed Tender, OCCRP, publié le 8 mai 2024, consulté le 13 mai 2024

[3] Is PMI Really Creating a ‘Smoke-Free Future’?, STOP, publié le 10 avril 2023, consulté le 13 mai 2024

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 17 mai 2024