Actualités

revues-médicales-industrie-du-tabac

L’industrie du tabac investit massivement les revues scientifiques et le monde médical

Les fabricants de tabac investissent des milliards dans des filiales et produits pharmaceutiques et médicaux. Ces liens compliquent les efforts déployés par les chercheurs, les organisations scientifiques et les revues pour se distancer de l’industrie, constatent The Investigative Desk et le British Medical[1] Journal (BMJ). 876 études médicales impliquant un ou plusieurs scientifiques ayant reçu une forme de financement de la part d’un fabricant de tabac ont été relevées dans la base de données PubMed depuis 1996.

Bien que l’industrie du tabac ait une longue histoire de subversion de la science, la plupart des grandes revues médicales n’ont pas de politique d’interdiction des recherches entièrement ou partiellement financées par l’industrie. Même lorsque les éditeurs, les auteurs et les universités sont disposés à restreindre les liens avec l’industrie, les faits montrent qu’ils ont du mal à identifier les sources de financement, car les fabricants de tabac ont financé des groupes de façade et se sont diversifiés dans le secteur pharmaceutique et les technologies de la santé.

Des chartes déontologiques abordant les financements du secteur tabac encore trop peu présentes dans les revues médicales

The Investigative Desk et The BMJ ont effectué des recherches dans la base de données PubMed et ont trouvé des centaines de publications présentant des liens entre les filiales médicales et pharmaceutiques des grandes sociétés de tabac et la recherche médicale. Au total, 876 études révèlent une relation entre au moins un des chercheurs et une société médicale ayant des liens financiers avec l’industrie du tabac. Au moins 13 revues ayant une politique visant à prévenir les conflits d’intérêts en matière de tabac ont publié des études (27 au total) qui peuvent être liées à des entreprises ayant des investissements dans l’industrie du tabac.

L’éditeur scientifique suisse Multidisciplinary Digital Publishing Institute, inclut une déclaration ferme dans sa politique sur le tabac : « MDPI ne publie pas d’études financées partiellement ou entièrement par l’industrie du tabac ».

Cependant, l’analyse réalisée par Investigative Desk et le BMJ montre que 12 revues publiées par le MDPI incluent des études ayant un lien financier avec l’industrie du tabac. Par exemple, dans une publication de 2024 sur le tétrahydrocannabinol dans le Journal of Clinical Medicine, deux des sept chercheurs étaient des employés de la filiale Vectura de Philip Morris, selon leurs déclarations d’intérêts. Et cinq des auteurs sont des conseillers scientifiques ou des consultants rémunérés.

En 2021, la revue MDPI Vaccines a publié une étude rédigée par des employés de Kentucky BioProcessing, une filiale de British American Tobacco (BAT). Pour le rédacteur en chef de Vaccines, Ralph Tripp, du département des maladies infectieuses du collège de médecine vétérinaire de l’université de Géorgie, ce n’était pas une raison pour rejeter l’étude. « Nous étions alors (et nous sommes toujours) confrontés à une pandémie de SRAS-CoV-2, et il était donc de notre devoir d’évaluer des vaccins stables, efficaces et faciles à fabriquer, nécessaires pour stopper la pandémie de covid-19. Le manuscrit en question a été examiné et accepté sur la base de ses seuls mérites scientifiques. La publication n’a pas fait la promotion de quoi que ce soit ».

The Investigative Desk et The BMJ ont également vérifié les politiques éditoriales à l’égard de l’industrie du tabac de 40 revues médicales de premier plan, classées en fonction de leur facteur d’impact Clarivate : les 10 meilleures revues de médecine générale et les 10 meilleures dans chacun des trois domaines thérapeutiques particulièrement touchés par le tabagisme (oncologie, médecine cardiaque et cardiovasculaire, et médecine respiratoire). Sur ces 40 revues, seules huit (20 %) avaient une politique interdisant les études financées en totalité ou en partie par l’industrie du tabac. Celles qui le faisaient étaient principalement des revues traitant des maladies pulmonaires. Six des dix revues dans le domaine de la médecine respiratoire ont une politique en matière de publications financées par l’industrie du tabac. En revanche, parmi les dix principales revues d’oncologie, une seule a mis en place une telle politique et en cardiologie, aucune ne l’a fait. Parmi les dix principales revues de médecine générale, seul le BMJ a adopté une telle politique. Malgré ces dispositions de principe, leur application peut être difficile lorsqu’elle implique des filiales ou des organisations associées aux fabricants de tabac. L’année dernière, BMJ Open a rétracté un article après qu’il est apparu qu’ECLAT SRL (le bailleur de fonds mentionné) recevait le soutien de la Foundation for a Smoke-Free World, un groupe soutenu et entièrement financé par le fabricant de tabac PMI.

Helen Macdonald, responsable des questions éthiques de la recherche au BMJ, reconnaît les difficultés liées au respect des règles établies : « Ces règles sont difficiles à mettre en œuvre pour les revues qui dépendent en grande partie de l’exactitude des déclarations des auteurs. La situation est encore rendue plus compliquée par la définition de l’industrie du tabac, qui évolue elle aussi, comme l’ont montré les récentes tentatives de prise de contrôle de sociétés pharmaceutiques ».

Des investissements massifs dans des traitements médicaux

Les industriels du tabac ont fortement investi dans le secteur pharmaceutique ces dernières années. Via sa holding Philip Morris Investments BV (PMIBV), PMI a racheté en 2021 les laboratoires Fertin Pharma[2], OtiTopic et Vectura[3], et a annoncé se positionner comme un acteur du secteur de la santé et du bien-être. BAT est aussi présent sur le secteur des biotechnologies par le biais de sa filiale KBio Holdings et s’est lancé dans le développement de traitements et de vaccins à base de plantes contre les maladies rares.

Les quatre principaux fabricants de tabac, PMI, BAT, Imperial Brands et Japan Tobacco International (JTI) ont ainsi investi des milliards dans des entreprises qui produisent des médicaments ou d’autres produits médicaux. Ces investissements comprennent des traitements pour des maladies causées ou aggravées par le tabagisme. Par exemple, Vectura, filiale de PMI depuis 2021, produit un inhalateur utilisé par les patients souffrant de broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO) ou d’asthme. Fertin Pharma, une filiale danoise de PMI, produit elle des gommes à la nicotine. Fertin Pharma a développé de nombreux brevets inspirés des traitements nicotiniques oraux et décliné certains d’entre eux pour d’autres pathologies ; ce laboratoire a aussi élaboré des produits oraux à base de cannabis, pour des usages aussi bien médicaux que récréatifs. La branche pharmaceutique de JTI produit des traitements contre le cancer du poumon, les affections cutanées telles que le psoriasis et la dermatite atopique, et les maladies cardiaques. Imperial Brands investit dans le cannabis médical pour les personnes souffrant de douleurs chroniques sévères et de cancer.

Une stratégie d’image et de développement pour les cigarettiers

Ces acquisitions confirment les objectifs de diversification des fabricants de tabac, notamment Philip Morris et British American Tobacco et visent à renforcer leur stratégie d’image. Cette dernière s’appuie sur un discours mettant en avant la notion de réduction des risques présentée en appui du développement des nouveaux produits du tabac et de la nicotine. Apparaître comme une « entreprise de santé » participe également d’une stratégie de division des acteurs de santé tout  en rassurant les décideurs.

Cette diversification s’inscrit donc dans le cadre d’une stratégie d’ensemble destinée à permettre aux fabricants de revenir à la table des décisions publiques dont ils ont été évincés.

En mai dernier[4], BMJ avait révélé un accord de plusieurs millions de dollars entre PMI et Medscape, l’un des plus grands fournisseurs de formation médicale aux États-Unis. Philip Morris devait payer 2,9 millions de dollars pour fournir un « programme PMI » de formation au sevrage tabagique d’un an qui serait envoyé au vaste réseau de professionnels de la santé de Medscape. Ce programme mettait en avant l’utilisation des produits de la nicotine du cigarettier, et en particulier ses produits du vapotage.

La recherche médicale pourrait même aider les fabricants de tabac à développer de nouveaux produits à base de nicotine. Selon le pédiatre Harm Tiddens, professeur émérite de pneumologie pédiatrique à l’Erasmus MC, les études sur les inhalateurs pour l’asthme peuvent, par exemple, s’avérer précieuses pour la production de cigarettes et de vapes. « Il est très difficile d’amener les médicaments inhalés précisément au bon endroit dans les poumons », explique Harm Tiddens. « Cela pourrait être intéressant pour un fabricant de tabac qui voudrait savoir comment absorber la nicotine le plus rapidement possible dans les poumons. »

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Van den Berg I, de Jeu M, Boytchev H. Tobacco funded research: how even journals with bans find it hard to stem the tide of publications BMJ 2024; 385 :q1153 doi:10.1136/bmj.q1153

[2] Génération sans tabac, Philip Morris rachète Fertin Pharma, un spécialiste des substituts nicotiniques, publié le 5 juillet 2021, consulté le 4 juin 2024

[3] Génération sans tabac, Philip Morris finalise son rachat très contesté de Vectura, publié le 21 septembre 2021, consulté le 4 juin 2024

[4] Génération sans tabac, Medscape met fin à son partenariat avec Philip Morris suite à la mobilisation de la société civile, publié le 8 mai 2024, consulté le 4 juin 2024

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 5 juin 2024