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L’industrie du tabac et du vapotage biaise des études pour favoriser ses intérêts commerciaux

Un papier publié dans la revue Tobacco Control[1] par des universitaires états-uniens montre comment les études sur le vapotage, financées par l’industrie du tabac et de la nicotine, présentent des défauts méthodologiques entraînant des conclusions trompeuses soutenant les objectifs commerciaux de l’industrie. Ils rappellent que les études financées par l’industrie du tabac et de la nicotine doivent être examinées par des experts en la matière n’ayant aucun lien avec cette industrie.

Une analyse des études portant sur les e-cigarettes et leurs effets sur la santé a révélé que les études dont les auteurs avaient un conflit d’intérêts financier (c’est-à-dire que la recherche était soutenue par un financement de l’industrie du tabac, des produits du vapotage ou de l’industrie pharmaceutique) étaient 91,5 fois plus susceptibles de signaler que les e-cigarettes étaient associées à des effets moins nocifs pour la santé que les études qui n’avaient pas de conflit d’intérêts financier.

Des défauts méthodologiques qui aboutissent à des conclusions trompeuses favorisant les objectifs de l’industrie du tabac

Les auteurs rappellent que si certaines études financées par l’industrie semblent méthodologiquement valables à première vue, un examen approfondi révèle parfois des failles qui aboutissent à des conclusions trompeuses, souvent en faveur d’un objectif de l’industrie et en contradiction directe avec d’autres résultats de recherche non financés par l’industrie. Les universitaires prennent l’exemple d’une étude récente financée par le fabricant Juul Labs, Inc. (Altria)[2] qui a conclu que « L’utilisation contrôlée de la cigarette électronique Juul contenant 50 mg/ml de nicotine chez des fumeurs adultes de cigarettes combustibles présente moins de risques d’abus que les cigarettes combustibles et peut fournir suffisamment de nicotine pour soutenir la substitution des cigarettes combustibles (en comparaison à certains substituts nicotinique comme les gommes à mâcher) ».

Cependant, un examen plus approfondi du protocole de l’étude révèle que les participants devaient prendre 10 bouffées de chaque produit étudié (une e-cig JUUL à 50 mg/ml de nicotine une e-cig VUSE à 48mg/ml de nicotine et une cigarette combustible de la marque habituelle utilisée par le fumeur), à des intervalles d’environ 30 secondes. Chaque bouffée devait être d’une durée de 3 secondes. Les données provenant d’études non financées par l’industrie montrent, quant à elle, que les bouffées de 3 secondes sont plus courtes que les bouffées typiques prises par les personnes qui utilisent régulièrement des e-cigarettes (par exemple, 5,6 secondes de durée moyenne de bouffée) et plus longues que les bouffées typiques prises par les personnes qui fument régulièrement des cigarettes (par exemple, <2 secondes de durée de bouffée). Par conséquent, ce protocole a probablement entraîné une libération de nicotine supérieure à celle de la cigarette et inférieure à celle de l’e-cigarette par rapport à ce qui est courant dans le monde réel. En outre, l’article publié ne présente aucune donnée comportementale démontrant dans quelle mesure la procédure des 10 bouffées, de l’intervalle entre les bouffées de 30 secondes et des bouffées de 3 secondes a été suivie par les participants.

L’attrait des e-cigarettes aromatisées auprès des jeunes est un autre exemple de recherche financée par l’industrie du tabac et de la nicotine. La littérature scientifique s’accorde à dire que l’arôme est l’une des caractéristiques les plus attractives des e-cigarettes pour les jeunes et les jeunes adultes. De nombreuses études soulignent que ces arômes attractifs sont l’une des principales raisons de l’initiation et de l’utilisation de l’e-cigarette. Cependant, une étude financée par l’industrie du tabac en 2014 sur l’impact des descripteurs d’arômes d’e-cigarettes sur l’attrait du produit a conclu que « l’intérêt pour les arômes d’e-cigarettes était plus faible chez les jeunes que chez les adultes ». Dans cette étude, les auteurs ont demandé aux participants de répondre à la question suivante : « Dans quelle mesure seriez-vous intéressé par l’utilisation d’un (arôme) (produit) ? », les arômes proposés étant notamment bubble gum, barbe à papa et gummy bear. Les produits examinés comprenaient des bouteilles d’eau aromatisées, des crèmes glacées et des e-cigarettes, dans le cadre d’un plan d’échantillonnage équilibré, ce qui, selon les auteurs, « valide l’évaluation ».

Un examen plus approfondi des méthodes révèle que les auteurs ont comparé les évaluations entre des adultes qui fument actuellement des cigarettes et des adolescents non-fumeurs. En outre, tout adolescent qui fumait ou qui avait déjà essayé une e-cigarette dans le passé a été exclu de l’étude. Par ailleurs, la conception de l’enquête en ligne ne prévoyait aucun stimulus visuel tel que « des maquettes de produits réels… afin de concentrer l’évaluation sur les arômes et non sur les graphiques ou d’autres caractéristiques ». Cette approche risque de diminuer l’attrait des arômes pour tous les produits étudiés. Dans le monde réel, les e-cigarettes aromatisées sont commercialisées avec des images et des descripteurs attractifs qui promeuvent les goûts, les sensations et les expériences du produit dans les moindres détails.

Enfin, une analyse réalisée par Pinney Associates, un cabinet de conseil en santé basé aux États-Unis et financé exclusivement par Juul Inc. Lab depuis 2019, a examiné les données 2010-2019 de l’enquête nationale américaine sur la santé (National Health Interview Survey). Cette étude, publiée dans la revue BMC Public Health, a évalué les taux de prévalence de l’usage de la cigarette et de l’e-cigarette au fil du temps. Les auteurs ont conclu : « les données au niveau de la population suggèrent que la prévalence du tabagisme a chuté plus rapidement que prévu, en corrélation avec l’augmentation de l’utilisation de l’e-cigarette ». Les auteurs du papier de Tobacco Control précisent que les données au niveau de la population ne doivent pas être utilisées pour tirer des conclusions au niveau individuel. Une baisse des taux de tabagisme qui coïncide avec une augmentation des taux d’utilisation de l’e-cigarette n’indique pas nécessairement que les gens sont passés de la cigarette à l’e-cigarette et pourrait avoir été causée par d’autres facteurs.

Une analyse détaillée de la méthodologie montre que l’analyse statistique comprenait une interpolation linéaire à partir d’une prévalence présumée nulle pour l’utilisation de l’e-cigarette en 2010 jusqu’à la moyenne pour les années 2014-2019. Les données de prévalence ont clairement démontré que l’interpolation linéaire ne correspondait pas aux données basées sur les figures incluses dans l’analyse de l’industrie du tabac. En outre, la plupart des résultats sont devenus statistiquement non significatifs lorsque l’on omet les données interpolées, mais ces détails se trouvent dans des fichiers supplémentaires que les lecteurs ne peuvent pas consulter. Cette étude a été rétractée[3] par la revue BMC en raison de « l’hypothèse d’une prévalence « 0 » de l’utilisation de l’e-cigarette en 2010, qui contredit les données disponibles ce qui a conduit les rédacteurs à perdre confiance dans les résultats présentés dans l’article ».

Vigilance accrue concernant les études financées par l’industrie de la nicotine

Les auteurs appellent les chercheurs, les professionnels de la santé, les régulateurs et le public à considérer les études financées par l’industrie du tabac, y compris les études financées par l’industrie du vapotage, d’un œil sceptique. Les auteurs soutiennent la position adoptée par le BMJ Journal Tobacco Control qui : « n’acceptera pas de publier des articles faisant état de travaux financés, en tout ou en partie, par un fabricant de tabac ou une organisation de l’industrie du tabac. Le journal ne prendra pas non plus en considération les articles d’auteurs qui acceptent un financement de l’industrie du tabac, y compris le financement des coûts de recherche, pour tout ou partie du salaire d’un auteur, ou d’autres formes de rémunération personnelle ».

Pour les auteurs, il est essentiel d’inclure explicitement l’industrie du vapotage dans cette politique, et notamment de ne pas prendre en compte les articles rédigés par des personnes recevant des fonds de cette industrie. Ils précisent que les débats politiques doivent s’appuyer sur un corpus de recherche transparent et solide. Pour eux, en raison des failles méthodologiques présentes dans les recherches financées par l’industrie du tabac et du vapotage, toute recherche financée par cette industrie doit faire l’objet d’un examen minutieux et détaillé par des experts en la matière totalement indépendants.

©Génération Sans Tabac

AE


[1] Soule EK, Rossheim ME, Livingston MD, et al Hidden flaws in e-cigarette industry-funded studies Tobacco Control Published Online First: 11 June 2024. doi: 10.1136/tc-2024-058609

[2] Goldenson NI, Buchhalter AR, Augustson EM, et al. Abuse liability assessment of the JUUL system in four flavors relative to combustible cigarette, nicotine gum and a comparator electronic nicotine delivery system among adult smokers. Drug Alcohol Depend 2020;217:108395. doi:10.1016/j.drugalcdep.2020.108395

[3] Foxon, F., Selya, A., Gitchell, J. et al. Retraction Note: Population-level counterfactual trend modelling to examine the relationship between smoking prevalence and e-cigarette use among US adults. BMC Public Health 23, 1898 (2023). https://doi.org/10.1186/s12889-023-16800-7

Comité national contre le tabagisme |

Publié le 16 juin 2024